SYNTHÈSE DE DOCUMENTS

Vous composerez une synthèse objective de ces quatre documents en dégageant les différentes images du père qui y apparaissent, et vous direz en conclusion, personnellement comment vous concevez le rôle de père.

Document 1 : Victor Hugo, Les Contemplations, " Pauca meae ".
Document 2 : Elisabeth Badinter, L'Amour en plus Éd. Flammarion, 1980.
Document 3 : Bernard Golfier, " Le procès d'un tyran ", revue Autrement, juin 1984.
Document 4 : Dessin de Lionel Koechlin, couverture de la revue Autrement juin 1984.

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DOCUMENT 1

Hugo dédie ce poème à sa fille Léopoldine qui s'est noyée accidentellement en 1843, à l'âge de 19 ans

Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin;
Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère;
Elle entrait et disait : "Bonjour, mon petit père";
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui passe.
Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu'elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
Et c'était un esprit avant d'être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son âme.
Elle me consultait sur tout à tous moments.
Oh ! que de soirs d'hiver radieux et charmants,
Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causant au coin du feu !
J'appelais cette vie être content de peu !
Et dire qu'elle est morte ! hélas ! que Dieu m'assiste !
Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste;
J'étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
Novembre 1846, jour des Morts.

Victor Hugo, Les Contemplations, " Pauca meae ".

DOCUMENT 2


À la question d'un auditeur père qui se plaignait de ne pas avoir de rapports satisfaisants avec ses enfants, lesquels se moquaient de ses tendresses et de ses baisers, F. Dolto (1) fit la réponse suivante: " Ce n'est jamais par le contact physique que l'amour pour le père se manifeste. Il peut y en avoir quand le bébé est petit, pourquoi pas ? Mais très tôt ils ne doivent plus exister ou le moins possible. Le père, c'est celui qui met la main sur l'épaule et dit: "mon fils !" ou "ma fille !"; qui prend sur ses genoux, chante des chansons, donne des explications sur des images de livres ou de magazines en racontant les choses de la vie, sur tout; il explique aussi les raisons de son absence; puisqu'il est souvent à l'extérieur, l'enfant peut supposer qu'il connaît le monde plus que la maman qui, elle, connaît surtout les choses de la maison... Que le père sorte avec ses enfants, qu'il les emmène voir des choses intéressantes (s'il a une fille et un garçon il les sortira séparément car ce ne sont pas les mêmes choses qui intéressent les garçons et les filles). Mais surtout que les pères sachent bien que ce n'est pas par le contact physique, mais par la parole qu'ils peuvent se faire aimer d'affection et respecter de leurs enfants (2) ".
Ce tableau du bon père est intéressant à plus d'un titre. Il confirme d'abord l'image traditionnelle de l'homme à la fois détenteur de la parole et représentant du monde extérieur. Ensuite, il semble que le père ne puisse avoir d'autres contacts avec ses enfants que linguistiques et rationnels. C'est lui qui " dit ", " chante ", " raconte ", " explique ". Il donne la raison des actions, et, de ce fait, transmet la loi morale universelle. En revanche, maternage et mignotage lui sont formellement interdits sous peine de perdre l'affection et le respect de ses enfants. L'amour paternel a donc ceci de particulier qu'il ne se conçoit et ne se réalise qu'à distance. Entre lui et ses enfants, la raison est l'intermédiaire nécessaire qui justement permet de conserver les distances. Enfin ce texte a le mérite d'entériner la distinction des rôles masculin et féminin, paternel et maternel. Nul ne sait, en lisant ces propos, si F. Dolto considère cette situation comme naturelle, et donc nécessaire, ou si elle ne fait que constater un fait social et contingent. Quoi qu'il en soit, rien ne nous permet de penser qu'elle songe à la remettre en question. Surtout quand on lit le texte suivant: " Dès l'âge de trois ans, une petite fille aime faire tout ce que fait la maman dans une maison; elle épluche les légumes, elle fait les lits, elle cire les chaussures, elle bat les tapis ou passe l'aspirateur fait la vaisselle, lave et repasse... Elle aime aussi faire tout ce que fait le père quand il agit avec ses mains ". Il semble donc acquis aux yeux de F Dolto que c'est la mère, souveraine domestique, qui s'occupe du ménage et de la cuisine. Et non le père.

Elisabeth Badinter, L'Amour en plus Éd. Flammarion, 1980.

1 F: Dolto, psychanalyste.
2. F Dolto, Lorsque l'enfant paraît

DOCUMENT 3

" Très cher père,
" Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m'inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. Et si j'essaie maintenant de te répondre par écrit, ce ne sera que de façon très incomplète, parce que, même en écrivant, la peur et ses conséquences gênent mes rapports avec toi et parce que la grandeur du sujet outrepasse de beaucoup ma mémoire et ma compréhension. "
Ainsi commence la Lettre au père, écrite par Franz Kafka en 1919, à l'âge de trente-six ans, et. . . jamais parvenue à son destinataire ! Par une mise en scène immédiate de la peur. Peur d'un père qui se rend d'autant plus insaisissable qu'il est à la fois, devant l'enfant, objet de fascination et de crainte, et apparaît d'autant plus inaccessible qu'il s'impose dans la famille de Kafka comme une représentation exagérément puissante de ce que désespère jamais d'atteindre F. K., une place dans le monde.
Avec cette Lettre, c'est une sorte de " procès du père " que tente F. K., sous la forme d'une analyse minutieuse, à partir de ses souvenirs d'enfance, du pouvoir destructeur de l'" éducation par la peur " et de ses conséquences. Procès de l'éducation et de l'influence paternelles, par lequel F. K. espère, on l'imagine, ouvrir une brèche dans l'édifice rigide du père mais aussi dans ses propres forteresses intérieures. [...]
F. K. se souvient qu'enfant, lorsqu'il se déshabillait avec son père dans la même cabine, le tableau d'un géant physique s'offrait à lui: " Moi, maigre, chétif, étroit; toi, fort, grand, large. Déjà, dans la cabine, je me trouvais lamentable, et non seulement en face de toi, mais en face du monde entier, car tu étais pour moi la mesure de toutes choses. Mais quand nous sortions de la cabine, moi te tenant la main, petite carcasse vacillant sur les planches, ayant peur de l'eau, incapable de répéter les mouvements de natation que tu ne cessais de me montrer, j'étais très désespéré. "
À cette honte de son propre corps, liée à celui du père - " j'étais déjà écrasé par la simple existence de ton corps " -, mêlée aussi à une certaine fascination - "... d'autre part, j'étais fier du corps de mon père " -, est venue se superposer la formidable puissance des colères du père par lesquelles il était terrorisé et qui seront le premier choc pour sa personnalité naissante. " Terrible était ce "je te déchirerai comme un poisson" et que tu en fusses capable se serait presque accordé à l'image que j'avais de ton pouvoir. Terribles aussi étaient ces moments où tu courais en criant autour de la table pour nous attraper. " Ou encore: " Tes cris, la rougeur de ton visage, ta manière hâtive de détacher tes bretelles et de les disposer sur le dossier d'une chaise, tout cela était presque pire que les coups. " En somme le père va investir brutalement une place centrale dans l'expérience du petit Franz et envahir très tôt, par l'énormité de sa présence, la vision du monde extérieur de l'enfant.
Mais le sens de ce " spectacle " de puissance va basculer progressivement dès que F. K. devine, sous le masque du gigantisme, une autre figure du père, celle d'une volonté de pouvoir qui s'exerce avec prédilection sur les êtres plus faibles que lui.

Bernard Golfier, " Le procès d'un tyran ", revue Autrement, juin 1984.

DOCUMENT 4

Dessin de Lionel Koechlin, couverture de la revue Autrement juin 1984.