SYNTHÈSE DE DOCUMENTS
Vous ferez des cinq documents suivants, consacrés au regard porté sur les monstres dans la société, une synthèse concise, objective et ordonnée.
Document 1 : "Quasimodo", Victor HUGO,
Notre-Dame de Paris, Livre 1, chapitre V, Editions Gallimard Folio,1831.
Document 2 : " Les délices de la peur ", Claire CAILLAUD, Revue
Textes et documents pour la classe, décembre 1995.
Document 3 : Frankenstein, Mary SHELLEY,
Frankenstein ou Le Prométhée moderne, dernier chapitre, Editions Gallimard Folio Plus, Traduit de l'anglais par Paul Couturiau.
Document 4 : Gilbert LASCAULT,
Encyclopaedia universalis, 1995.
Document 5 :
The Elephant Man, Affiche du film de David LYNCH, 1980.
Voir le tableau de confrontation 1 (S. Montant)
Voir le tableau de confrontation 2 (M. Petit)
Voir le corrigé
DOCUMENT 1: QUASIMODO
La scène se passe à la fin du Moyen Âge. Pour se divertir, le peuple de Paris décide de procéder à l'élection du " pape des fous ", un concours de grimaces.
C'était une merveilleuse grimace, en effet, que celle qui rayonnait en ce moment au trou de la rosace. Après toutes les figures pentagones, hexagones et hétéroclites qui s'étaient succédé à cette lucarne sans réaliser cet idéal du grotesque qui s'était construit dans les imaginations exaltées par l'orgie, il ne fallait rien moins pour enlever les suffrages, que la grimace sublime qui venait d'éblouir l'assemblée. Maître Coppenole lui-même applaudit ; et Clopin Trouillefou, qui avait concouru, et Dieu sait quelle intensité de laideur son visage pouvait atteindre, s'avoua vaincu. Nous ferons de même. Nous n'essaierons pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre (1), de cette bouche en fer à cheval, de ce petit oeil gauche obstrué d'un sourcil roux en broussailles tandis que l'œil droit disparaissait entièrement sous une énorme verrue, de ces dents désordonnées, ébréchées çà et là,, comme les créneaux d'une forteresse, de cette lèvre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d'un éléphant, de ce menton fourchu, et surtout de la physionomie répandue sur tout cela, de ce mélange de malice, d'étonnement et de tristesse. Qu'on rêve, si l'on peut, cet ensemble.
L'acclamation fut unanime. On se précipita vers la chapelle. On en fit sortir en triomphe le bienheureux pape des fous. Mais c'est alors que la surprise et l'admiration furent à leur comble. La grimace était son visage.
Ou plutôt toute sa personne était une grimace. Une grosse tête hérissée de cheveux roux ; entre les deux épaules une bosse énorme dont le contre-coup se faisait sentir par-devant un système de cuisses et de jambes si étrangement fourvoyées qu'elles ne pouvaient se toucher que par les genoux, et, vues de face, ressemblaient à deux croissants de faucilles qui se rejoignent par la poignée ; de larges pieds, des mains monstrueuses ; et, avec toute cette difformité, je ne sais quelle allure redoutable de vigueur, d'agilité et de courage ; étrange exception à la règle éternelle qui veut que la force, comme la beauté, résulte de l'harmonie. Tel était le pape que les fous venaient de se donner.
On eût dit un géant brisé et mal ressoudé.
Quand cette espèce de cyclope parut sur le seuil de la chapelle, immobile, trapu, et presque aussi large que haut, carré par la base, comme dit un grand homme, à son surtout (2) mi-parti (3) rouge et violet, semé de campaniles (4) d'argent ' et surtout à la perfection de sa laideur, la populace le reconnut sur-lechamp, et s'écria d'une voix:
- C'est Quasimodo, le sonneur de cloches ! c'est Quasimodo, le bossu de
Notre-Dame! Quasimodo le borgne! Quasimodo le bancal ! Noël ! Noël (5)
On voit que le pauvre diable avait des surnoms à choisir.
- Gare les femmes grosses (6) ! criaient les écoliers.
- Ou qui ont envie de l'être, reprenait Joannes.
Les femmes en effet se cachaient le visage.
- Oh! le vilain singe, disait l'une.
- Aussi méchant que laid, reprenait une autre.
- C'est le diable, ajoutait une troisième.
"Quasimodo", Victor HUGO, Notre-Dame de Paris, Livre 1, chapitre V, Editions Gallimard Folio,1831.
(1) tétraèdre : à quatre faces.
(2) surtout: manteau.
(3) mi-parti : partagé en deux.
(4) campaniles: petites cloches.
(5) Noël : cri de joie.
(6) grosses: enceintes.
DOCUMENT 2: LES DÉLICES DE LA PEUR
Passager clandestin de la littérature, le monstre habite des romans et des récits dont la lecture procure un plaisir difficile à avouer. De même qu'on hésite à parier de la curiosité qu'on éprouve pour les faits divers. Le monstre est pourtant un hôte permanent de l'imagination humaine. (... ) Qui sont ces monstres ? De malheureuses victimes de malformations physiques que les camelots exhibent dans les foires et dont le commerce a donné naissance à d'odieuses pratiques de mutilation, comme le montre Victor Hugo dans L'Homme qui rit ? Ou des êtres malveillants dont les anomalies physiques exhibent la perversité ? Doués d'une ambiguïté fondamentale, les monstres suscitent peur et pitié, répulsion et fascination.
Condamnés à l'exclusion
Ils incarnent d'abord la différence. Affligés de difformités morphologiques, ils provoquent une répulsion et une interrogation. Des êtres d'une apparence aussi étrange induisent par analogie un jugement moral, hâtif, mais vite porté par le bon sens populaire et habilement exploité par les esprits cultivés, comme le prouve la chasse aux sorcières menée par les Inquisiteurs au Moyen Âge. De tels vices physiques ne peuvent que manifester la noirceur de l'âme. L'horreur engendrée par les monstres fait planer une menace de mort qu'il est urgent de repousser - le monstre est voué à l'exclusion.
Mais les secrets qu'il laisse entrevoir sur les mystères de la vie humaine suscitent simultanément une curiosité bien proche du désir. Le désordre et le mal que représente le monstre ne sont-ils pas le signe d'une transgression des tabous, des interdits élaborés par la civilisation, pour sa sauvegarde, mais au détriment de jouissances inavouées ? (... )
" L'humanité n'a jamais cessé d'aimer les monstres et elle les trouve là où ils se trouvent ", écrit Jurgis Baltrusaitis. C'est que ces êtres terrifiants qui ont peuplé le folklore avant de devenir des héros de romans assouvissent ce désir inhérent à notre nature de côtoyer l'étrange. Le surgissement du monstre, selon Roger Caillois, produit une rupture dans l'univers quotidien. Il affirme l'existence de l'impossible que nous repoussons à la mesure même de ce qu'il nous attire' Cet impossible satisfait peut-être en nous des désirs primitifs, dissimulés au plus intime de nous-mêmes. Freud, dans L'inquiétante Etrangeté, explique cette peur et cette angoisse par le retour du refoulé. Le monstre matérialise un double de nous-mêmes : ainsi le savant Coppelius qui terrifie Nathanaël dans L'Homme au sable ou la créature de Frankenstein incarnent-ils l'interdit sexuel. Mais le monstre est le double dégradé de l'être idéal, tout comme le diable l'est de Dieu, et l'interdit n'est que l'envers du désir. Le monstre est ambivalent, comme l'angoisse qu'il suscite. Cette ambivalence se raffine lorsque le dédoublement ne se manifeste plus dans un objet extérieur, mais qu'il est vécu comme une division ou une permutation du moi. C'est ce que révèle
le dédoublement du Dr. Jekyll en Mr. Hyde qui avoue sa certitude de la dualité de sa personnalité, ou la perte d'identité, délire diabolique, qui torture Médard dans Les Elixirs du Diable. Les vampires, les plus primitifs des monstres, parents de la Chimère, personnifient aussi nos désirs de longévité, d'ubiquité et de volupté : ils suscitent ainsi, dans la conscience raisonnable, la peur qu'impliquent de tels excès.
" Les délices de la peur ", Claire CAILLAUD, Revue Textes et documents pour la classe, décembre 1995.
DOCUMENT 3
A la fin du roman, la créature monstrueuse, œuvre du Docteur Frankenstein, s'adresse au narrateur, après avoir commis une série de meurtres.
" Je ne demande pas de compassion pour ma misère. Jamais personne ne m'accordera sa sympathie. Quand je l'ai recherchée pour la première fois, je tenais à partager avec autrui l'amour de la vertu ainsi que les sentiments de bonheur et d'affection qui habitaient mon être. Maintenant que cette vertu n'est plus qu'une ombre, que le bonheur et l'affection ont fait place à un désespoir amer et détestable, que me reste-t-il pour susciter la sympathie ? Je me contenterai de souffrir dans la solitude aussi longtemps que se prolongera mon calvaire ; je sais qu'à ma mort l'horreur et l'opprobre (1) entacheront ma mémoire. Autrefois, mon imagination caressait des rêves de vertu, de gloire et de joie. Autrefois, j'espérais follement rencontrer des êtres qui, oubliant ma laideur, m'aimeraient pour les qualités dont je savais faire montre. Je me nourrissais de pensées élevées d'honneur et de dévouement. Hélas, le crime m'a désormais rabaissé à un rang inférieur à celui de l'animal le plus vil. Il n'existe pas de crime, pas de haine, pas de cruauté, pas de misère qui se puisse comparer à la mienne. Quand je songe à la liste effrayante de mes péchés, je ne puis croire que je fus bien cette créature dont l'esprit était rempli de visions sublimes et transcendantes de la beauté et de la majesté de la bonté. Mais ainsi va la vie, l'ange déchu devient un démon malfaisant. Pourtant, cet ennemi de Dieu et des hommes, lui-même, avait des amis et des compagnons dans sa désolation ; hélas, je suis seul.
Vous (2), qui appelez Frankenstein (3) votre ami, paraissez avoir connaissance de mes crimes et de mes malheurs. Mais aussi détaillé que fût son récit, il n'a pu évoquer les heures et les mois de misère que j'ai endurés, consumé de passions impuissantes. Car tandis que je détruisais ses espoirs, je ne satisfaisais pas mes désirs propres. lis ne cessèrent à aucun moment de me torturer ; j'aspirais toujours à connaître l'amour et l'amitié, et on ne m'opposait que le mépris. N'y avait-il pas là quelque injustice ? ".
Frankenstein, Mary SHELLEY, Frankenstein ou Le Prométhée moderne, dernier chapitre, Editions Gallimard Folio Plus, Traduit de l'anglais par Paul Couturiau.
DOCUMENT 4: MONSTRES (Esthétique)
Le monstre, dans l'art, peut être défini comme la création, par l'imagination humaine, d'un " être matériel " que son créateur n'a pas pu rencontrer. Peu importe que ce créateur ait cru ou non à son existence dans une contrée lointaine ou mythique, qu'il ait eu ou non, au moment de la création, l'intention consciente d'instaurer ainsi un écart par rapport à la nature. Le monstre se définit donc comme différence par rapport à la perception que l'on a généralement du monde naturel.
Angoisse, désirs et monstres
Mais les liens qui unissent le monstre de l'art aux affects (1) sont plus importants que ceux qui le relient aux savoirs. Plus qu'à notre volonté de savoir, c'est à nos désirs, à notre angoisse que le monstre a affaire. (... )
Souvent, les producteurs des monstres sont des observateurs attentifs des difformités et des infirmités ; on connaît les aveugles de Bruegel, les estropiés de Bosch, le malade pustuleux qui surgit parmi les monstres dans La Tentation de Saint Antoine de Matthias Grünewald (2).
Des angoisses diverses viennent ainsi marquer l'esthétique du monstrueux.
Le monstre se nourrit de fantasmes ; il nourrit en retour des fantasmes. Si, comme Ernst, " le rôle du peintre est de cerner et de projeter ce qui se voit en lui ", la forme monstrueuse peut l'aider à jouer ce rôle.
Tour à tour résultat d'un jeu savant, énonciation de savoirs, lieu où se perdent et se retrouvent désirs et angoisses, le monstre occupe dans l'art une place nécessaire et ambiguë : un étrange terrain se constitue où le logique et le pulsionnel se rencontrent en des formes visibles. Pour dire la part la plus secrète de lui-même (celle même qu'il ne connaît pas), le producteur de monstres instaure un écart par rapport à la nature. Face à cet écart, le spectateur rencontre à son tour ce qu'en lui il ignore et parfois refuse.
Gilbert LASCAULT, Encyclopaedia universalis, 1995.
(1) affects: sensations, émotions.
(2) allusion à des peintres et tableaux célèbres (XVème - XVIème siècles).
DOCUMENT 5
The Elephant Man, Affiche du film de David LYNCH, 1980.