SYNTHÈSE DE DOCUMENTS

Vous ferez une synthèse objective, concise et ordonnée de ces quatre documents, qui traitent de l'évolution et de la défense de la langue française. Puis, dans une conclusion brève et argumentée, vous développerez votre point de vue sur la question.

Document 1 : Jacques Peletier du Mans, "A un poète qui n'écrivait qu'en latin", Vers lyriques, 1547.
Document 2 : Michel Serres, " La langue française souffre ", entretien au Monde de l'Education, juillet-août 1996.
Document 3 : Didier Decoin, "Un sésame tout autour de la Terre",
Géo, août 1990.
Document 4 : Claude Hagège, "Le français et la vocation multiple ", Le Souffle de la langue, 1992, Odile Jacob.

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DOCUMENT 1


A un poète qui n'écrivait qu'en latin
J'écris en langue maternelle,
Et tâche à la mettre en valeur,
Afin de la rendre éternelle
Comme les vieux (1) ont fait la leur,
Et soutiens que c'est grand malheur
Que son propre bien mépriser
Pour l'autrui tant favoriser.
Si les Grecs sont si fort fameux,
Si les Latins sont aussi tels,
Pourquoi ne faisons-nous comme eux,
Pour être comme eux immortels ?
Toi qui si fort exercé t'es
Et qui en latin écris tant,
Qu'es-tu sinon qu'un imitant ?
Crois-tu que ton poème approche
De ce que Virgile (2) écrivait ?

Jacques Peletier du Mans, "A un poète qui n'écrivait qu'en latin", Vers lyriques, 1547.

I. Vieux : les Anciens, c'est-à-dire les écrivains de l'Antiquité gréco-romaine. 2. Virgile: grand poète latin.

DOCUMENT 2: " La langue française souffre"

Comment percevez-vous l'évolution actuelle de notre langue?
Ce qui me frappe le plus aujourd'hui, c'est que la langue française souffre. Elle est entrée depuis vingt ou trente ans dans un moment de grande douleur. Nous sommes assez nombreux à en avoir conscience, les étrangers peut-être plus que nous encore. Ce basculement a eu lieu au moment où, dans les rues de Paris, les mots de langue anglaise l'ont emporté sur ceux de la langue française. Les publicitaires ont une part de responsabilité importante dans cette situation.
N'est-ce pas au départ une forme de mode, voire de snobisme que d'avoir utilisé certains mots de langue anglaise?
Le mot " snobisme" n'est pas suffisamment fort. Je dirais " collabo ". Je m'explique: il est de tradition d'emprunter aux puissants leurs usages, on les mime. En revanche, on n'hésite pas à écorcher l'espagnol ou l'italien à la radio, par exemple. On a le droit d'assassiner toutes les langues sauf la dominante, et c'est à cela que vous reconnais-sez la servitude.
La langue est une affaire corporelle. Tenez, il y a quelque temps, j'étais à une exposition des œuvres de Fragonard (1). Devant moi, en face d'un tableau, une mère et son enfant : " C'est quoi, le volant ? dit le petit - Mais c'est un badminton, répond la mère. " Ah! je comprends ", dit-il. La langue française est devenue étrangère pour certains Français, et c'est là que commence la douleur.
Il y a toujours eu des emprunts. Ce n'est pas nouveau.
Certes, cela s'est toujours passé. Au XVIe siècle, nous avons importé mille cinq cents mots d'italien. La règle est simple. Lorsque le mot étranger arrive, la langue l'accueille, l'absorbe et évolue. Mais lors-qu'on la détruit sciemment, il y a défiguration. Pourquoi dire " cash " quand on peut dire " en espèces " ? Pourquoi dire " best of " au lieu de " le meilleur de " ? Ce serait du snobisme si ce n'était pas l'imitation des puissants. Mais le problème vient de l'intérieur, c'est-à-dire de nous-mêmes, les Français.
Que voulez-vous dire par là ?
Les classes dominantes, hommes d'affaires, journalistes, banquiers, scientifiques, n'ont pas conscience de leur langue. Ils ne la res-pectent pas. Et je dis que la langue française est en train de devenir la langue des pauvres. La langue des riches n'est plus le français. Ils parlent un autre idiome, encore non défini. C'est d'autant plus curieux que notre pays aime profondément sa langue. À ce sujet, je me souviens d'une anecdote tout à fait révélatrice de mon accusation. Un jour, un grand quotidien français avait titré : " Delors (2) out ". Je rencontrai par hasard le directeur de ce journal et lui dis : " Vous avez raté la manchette du jour: " Delors dehors ". Il me répond: " Ne trouvez-vous pas que out, c'est plus fort que dehors ? " Le pouvoir médiatique est redoutable.
Quel rôle le pouvoir politique peut-il et doit-il jouer pour protéger l'usage de sa langue nationale?
Le respect d'une langue ne se décide pas par décret. Il dépend d'abord de l'usage qu'en font les élites. Lorsque je dis cela, je n'attaque pas pour autant la langue anglaise, je la connais, la respecte et la pra-tique puisque je séjourne aux Etats-Unis la moitié de mon temps. Mais, s'agissant de notre langue, si je tire la sonnette d'alarme, c'est que la plu-part des gens qui pourraient agir positivement pour elle ne le font pas.
Mais peut-on réellement contraindre les élites?
La langue est un trésor. Dans les colloques, on voit bien que, grâce à la langue, l'angle d'attaque d'un problème donné n'est pas le même selon que l'on est argentin, japonais ou canadien. Surtout lorsque l'on est un scientifique. Cette différence est essentielle et elle n'exclut pas l'acceptation d'une langue de communication dite dominante. Ce fut il y a très longtemps le grec, le latin, puis l'arabe, ensuite le français et enfin, aujourd'hui, l'anglais. Personne ne s'en plaint. Ce qu'il faut, c'est maîtriser plusieurs langues. Elles véhiculent autre chose que les mots. L'élégance des femmes, l'invention des parfums, la poésie, le goût qui président au style français, tenaient à la langue. Vous la perdez et vous perdez les parfums, les vins, etc. Quand le provençal a disparu, la grande majorité des quarante huiles d'olive alors ont péri.
Ce qui est vraiment contestable, c'est le dénigrement systéma-tique par les élites de leur pays. C'est devenu un sport national. Il fau-drait être plus généreux envers nous-mêmes. Certes, notre esprit cri-tique est une grande vertu. Tant qu'il était à usage interne, nous en profitions directement. Mais, aujourd'hui, tout est mondial. La portée de la critique n'atteint plus les mêmes gens. Ceux qui exportent la France, les industriels par exemple, s'en plaignent. Il faut que nous changions radicalement d'attitude à l'égard de nous-mêmes.
Quel est votre regard sur l'enseignement du français?
Depuis cinq ans environ, les professeurs de français sont confrontés à une nouvelle donne. Ce n'est pas un problème politique, c'est plus profond. Ils voudraient enseigner le français à travers des œuvres et se trouvent face à des langues émergentes. Avant de leur dis-penser des conseils, il faudrait les écouter. Avant de leur donner des ordres, pourquoi ne pas leur donner la parole ? Ils sont les orfèvres de la langue française de demain et savent mieux que d'autres que notre langue sera " mêlée ".
Nous avons un problème plus général, car ce qu'on remarque en France, les Anglais et les Allemands l'observent également chez eux. Leur langue rencontre les mêmes difficultés d'usage. La perte de la langue caractérise notre temps. La civilisation scientifique et techno-logique, celle de l'image en particulier, participe à sa façon à une forme de destruction culturelle.
La maîtrise de la langue française et de son écriture a toujours contribué à l'intégration nationale. Est-ce encore vrai ?
C'est devenu un vecteur d'intégration culturelle plutôt que nationale. Parce que la langue française est devenue aussi celle de popu-lations africaines, antillaises ou mauricienne notamment.

Michel Serres, " La langue française souffre ", entretien au Monde de l'Education, juillet-août 1996.

1.Fragonard : peintre français du XVIII' siècle. 2.Jacques Delors : homme politique français.

DOCUMENT 3: " Un sésame tout autour de la Terre"


Au-delà du constat du " parler français ", la francophonie est aussi le choix du " penser français "). La langue française n'est pas seul-ment un outil linguistique unique par les possibilités qu'elle offre de préciser et de nuancer tout discours (ce qui justifie qu'elle ait été durablement employée comme langue la mieux adaptée aux dialogues diplomatiques et juridiques) elle est une langue-empreinte. Une langue qui a marqué des temps et des civilisations.
Le français ne se contente pas de véhiculer des énoncés, mais des univers, des principes, des forces, des merveilles et des hommes - de l'Histoire en somme. Notre-Dame de Paris se dévoile en filigrane derrière le seul mot de cathédrale, Liberté a pour étymologie vraie le mot révolution, et nul ne dira jamais France sans sous-entendre droits de I'Homme. Plus quotidien : il y a des aigreurs d'automne, des fumées de villages blottis, des femmes courbées, du pain et du réconfort, du moyen âge, des jacqueries (1), un appel à la justice et à la solidarité dans un mot aussi banal que soupe.
Même si des Etats ont adopté le français comme langue officielle à titre utilitaire, pour mieux desservir leurs expressions administratives ou d'enseignement, ils ont aussi voulu, au-delà même de cet utilitaire, intégrer ce que le Sénégalais Léopold Sédar Senghor définit comme " un mode de pensée et d'action : une certaine manière de poser le problème et d'en chercher les solutions [...] grâce à une langue qui contient toute la richesse des siècles ". Ce qui ne signifie pas que nous autres, en fran-cophonie, nous pensons mieux que d'autres. Mais nous pensons dans une langue qui, pour être commune, n'est pas univoque. Avant même le XVIIe siècle, date à laquelle des familles françaises vont s'installer au Canada, aux Antilles, en Louisiane et au Sénégal, et donc " frotter " leur langage à d'autres manières de dire, d'autres expressions, d'autres accents. Une langue qui a si fort " un goût étrange venu d'ailleurs " qu'elle fut longtemps trop déchaînée, trop chahuteuse, trop vivante pour se préoccuper de fixer son orthographe - une fixation qui ne cesse d'ailleurs d'être remise en question.
Avant d'être le français de francophonie, le français de France n'était déjà pas une langue solennelle et figée : il a toujours été une langue-hôte, coin de l'âtre ou vaste prairie, au choix, où il fait bon pour tout le monde venir pendre sa crémaillère ou étaler sa nappe dessus les pâquerettes. Si le Français est un individu cartésien (2) (ce dont je n'ai d'ailleurs toujours pas acquis l'intime conviction), son français, lui, est d'abord convivial il le partage aussi volontiers que son pain. Nous sommes, prétendent les autres, une langue difficile. Mais des règles devenues rigoureuses à force d'être fantaisistes, ça ne donne pas pour autant une langue rigide. Et c'est si vrai qu'en francophonie personne ne parle vraiment le même français, et qu'il n'y a rien de plus réjouissant, de plus formidablement joyeux, qu'une assemblée de francophones venus de tous les petits carrés composant le vaste patchwork bleu. C'est aussi irrésistible qu'un jour de marché en Guadeloupe ou une partie de canoë sur les lacs canadiens au retour des beaux jours. On s'éclabousse mutuellement de mots en couleur, on mord dans des expressions incroyablement fruitées. Il ne s'agit plus alors de savoir qui détient le juste terme. Non, de parler en francophonie c'est comme en amour: on réussit à être deux tout en restant soi.<

Didier Decoin, "Un sésame tout autour de la Terre", Géo, août 1990.

DOCUMENT 4: Le français et la vocation multiple


Par un étonnant concours, c'est au moment où la domination économique de la Grande-Bretagne puis des Etats-Unis commençait à donner à l'anglais une position de plus en plus forte, c'est-à-dire dans les premières décennies du XXe siècle, que le français amorçait la plus vaste expansion de son histoire. Il s'agit initialement d'une entreprise colo-niale, où la conquête militaire s'assortit d'une ouverture de nouveaux marchés. Mais aujourd'hui que les pays du Maghreb, d'Afrique subsaha-rienne et d'ailleurs s'ajoutent à tous ceux d'Europe, d'Amérique et du Proche-Orient dans lesquels le français est soit langue maternelle soit langue d'élection, le nombre des francophones dans le monde est plus élevé qu'il n'a jamais été, même aux époques de plus intense rayonne-ment. Les statistiques varient, et je ne reviendrai pas sur ce point, que j'ai traité ailleurs. Je rappellerai seulement que la notion de francopho-nie, popularisée par l'écrivain et homme d'État sénégalais L. S. Senghor, puis reprise par d'éminentes personnalités de divers pays: Cambodge, Liban, Niger, Tunisie, ne fut pas à l'origine une idée française, ce qui montre assez combien le français a pu fructifier hors de France. Le gou-vernement de Paris, engagé dans la décolonisation au moment où cette notion se répandait, c'est-à-dire au début des années 60, était soucieux de demeurer à l'écart, afin de ne pas donner à penser qu'il se saisissait du prétexte de la langue pour assurer une nouvelle domination. Mais bientôt, il apparut clairement que les États qui entendaient ainsi pro-mouvoir le français avaient choisi de définir par leur attachement à son usage une partie de leur propre identité. Tout tendait à accréditer cette idée que les Français, s'ils sont les dépositaires de leur langue, puisque c'est en France que se trouve son berceau historique, n'en sont cepen-dant pas les propriétaires exclusifs. Le gouvernement français, dès lors, commença de prendre une part active à l'entreprise et aux rencontres de chefs d'États qui en rythment annuellement les manifestations.
Or le français, langue européenne, est en train d'acquérir dans certaines parties du monde francophone un visage nouveau et original. Il s'agit, notamment, de l'Afrique, où le français, aujourd'hui, est soit langue officielle unique (Bénin, Congo, Gabon, Niger, etc.), soit langue officielle parallèlement à d'autres l'anglais (Cameroun), l'arabe (Mauri-tanie, Tchad), une langue africaine (Burundi, Ruanda), ou plusieurs langues africaines (Côte-d'Ivoire, Sénégal, Zaïre, etc.). Dans de nom-breux quartiers des grandes villes, Abidjan, Bangui, Dakar, Lomé, N'Dja-ména, Yaoundé, etc., on rencontre des formes créolisées du français, très variables et fort intéressantes du point de vue linguistique. Mais il existe aussi, bien qu'il ne soit pas lui-même tout à fait unifié, un français afri-cain écrit, au statut de plus en plus affirmé. Né, pour une part, des rap-ports coloniaux, il est mis à contribution par une littérature de valeur, qui rétablit une continuité subtile avec les usages non écrits, tendant ainsi à abolir la barrière qui, en France, les sépare depuis fort longtemps du registre littéraire. Résultat d'une appropriation du français, cette langue prend une voie originale par rapport à celle de Paris. Elle pro-longe l'Europe en Afrique d'une manière créatrice, puisqu'elle n'est pas encore devenue opaque aux francophones d'Europe, et que dans le même temps, née sur un autre terreau, elle les conduit à se déprendre du jacobinisme (1) qui donnerait la norme parisienne pour référence obligée de toutes les francophonies du monde. Ainsi apparaît au plein jour la fécondité du français, enrichi, hors d'Europe, par des apports nouveaux.
Cette langue, que l'on peut, au prix d'une simplification, appeler le français africain, possède dans son lexique et sa grammaire des traits que l'on retrouve presque partout, en dépit de sa diversification d'un lieu à l'autre selon les langues africaines différentes auxquelles sont faits des emprunts. De nombreuses études ont relevé une longue série de mots et expressions qui intéresseront tous les francophones en leur montrant quels échos d'une grande langue européenne les Africains, depuis qu'ils l'ont reçue en partage, réfléchissent vers son continent d'origine. On trouve ainsi couloirdeuse, "prostituée", échangère même sens, deuxième bureau, " petite amie en additif aux liens conjugaux ", droguiste, " guérisseur" (africanisation d'un mot qui reçoit un sens lié aux pratiques ancestrales). On rencontre encore ambiancer, " mettre de l'animation ", charlater, " consulter un charlatan ", amourer "avoir des relations sexuelles ", gréver " faire la grève ", cadeauter, " gratifier d'un cadeau ", amender, " punir d'une amende ", etc., type de dérivation souple d'un verbe, transitif ou intransitif, à partir d'un nom.
Beaucoup d'expressions, enfin, sont calquées sur celles de langues africaines couper les lèvres, " acheter le silence ", accepter la bouche, " se soumettre à l'autorité ", frère de case, " individu avec qui on entretient une relation privilégiée ", etc.
Cette floraison du français sur d'autres terres montre qu'il est possible, dans les pays de la francophonie autres que la France, la Suisse, la Belgique et le Canada, de préserver les identités diverses, à travers une langue dont la vitalité se nourrit de celles auxquelles elle emprunte leur sève créatrice. Ainsi, la promotion du français se trouve coïncider avec celle-là même d'autres langues, selon un mouvement différent de celui qui, en d'autres temps, a défini son universalité. Il offre un modèle d'alternance, et comme un exemple, à toutes les langues dont les usagers redoutent qu'un instrument de communication unique ne lamine leurs individualités.

Claude Hagège, "Le français et la vocation multiple ", Le Souffle de la langue, 1992, Odile Jacob.

1. Jacobinisme : doctrine qui prône la centralisation.