SYNTHÈSE DE DOCUMENTS
Des quatre documents sur le thème des jardins qui composent le dossier suivant, vous ferez une synthèse objective, concise et ordonnée que vous terminerez par une conclusion personnelle portant sur un des points ou sur la totalité de la problématique abordée.
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Document 1 : Pierre GRIMAL, extrait de l'article "L'art des jardins",
Encyclopaedia Universalis, 1985
Document 2 : Alfred de MUSSET, " Sur trois marches de marbre rose "
Poésies nouvelles, 1835-1852
Document 3 : Jacques LEENHARDT, " Paysage, botanique et écologie, questions à R. Burle-Marx ",
Dans les jardins de Roberto Burle-Marx, Actes Sud, 1994
Document 4 : Dessin de PESSIN publié dans
Le Monde du 17 septembre 1997
DOCUMENT 1
Etymologiquement le jardin est un enclos, un endroit réservé par l'homme, où la nature (les plantes, les eaux, les animaux) est disposée de manière à servir au plaisir de l'homme. La nature dans sa totalité, et non, au moins en droit, - une partie d'elle-même : le jardin a l'ambition d'être une image du monde ; il fait servir à ses fins la lumière du ciel, la fraîcheur de l'eau, la fécondité de la terre, les végétaux et les hôtes des forêts et des campagnes. Il est une mise en ordre du monde. Un jardin commence dès l'instant où une volonté humaine impose une fin immédiatement sensible aux " objets naturels " , c'est-à-dire à ce qui naît, croit et meurt selon les lois de la nature. Une statue emprunte à celle-ci sa matière et sa forme (le marbre ou le bois, et aussi le modèle qu'elle représente, animal, homme ou plante) elle n'en possède pas la vie. La matière du jardin, au contraire, est libre, et sa spontanéité échappe aux lois de l'homme.
Pour cette raison, l'on peut dire que le jardin est une création opérée par l'homme à sa mesure. Il n'existe pas de jardin spontané. Et cela entraîne une sorte de contradiction entre une matière libre et des formes asservies. L'art des jardins sera une conciliation entre ces deux termes, et ses styles seront le résultat des solutions diverses apportées à cette conciliation. Tantôt la matière l'emportera sur la discipline formelle - on approchera alors du paysage spontané, sans l'atteindre jamais - tantôt la discipline limitera étroitement les forces naturelles, le jardin tendra vers la stabilité quasi minérale de l'architecture, et l'on aura le paysage immobile des ifs taillés, des charmilles (1), des bassins géométriques.
Ces deux pôles de l'art des jardins, qui sont illustrés par l'opposition entre deux styles - le jardin dit (assez improprement) " à la française " et le jardin dit (non moins improprement) " à l'anglaise " - se rencontrent, à peu de distance l'un de l'autre, à Versailles, de part et d'autre du Grand Canal, du Tapis vert aux Trianons. Ces deux styles partagent à peu près toute l'histoire des jardins depuis ses origines les plus lointaines jusqu'à l'époque contemporaine.
L'ART DES JARDINS AVANT ROME
L'existence des jardins suppose celle d'une agriculture déjà maîtresse de ses techniques, des hommes capables d'imposer à la nature une fécondité qui ne lui est pas toujours donnée. Il semble que le " jardin " soit né en Mésopotamie, plus de trois nulle ans avant notre ère, lorsque l'acclimatation du palmier permit de ménager des zones de végétation. Là, il devenait possible' de limiter l'évaporation, de maintenir une humidité à peu près constante, et, par conséquent, d'assurer la survie de plantes fragiles. Conformément à l'un des paradoxes constants de l'activité humaine, ces conquêtes techniques ne servirent pas d'abord, ni surtout, à la production de plantes destinées à la nourriture des hommes, mais au " luxe " et au plaisir, aux cultures gratuites des fleurs et des arbustes d'ornement. Mais ces cultures s'adressent moins aux humains qu'aux divinités. Le jardin, en ses origines, est inséparable du sacré. Or, le jardin implique le " gratuit ", la fête, et les jardins sont et restent des enclos de fête.
Pierre GRIMAL, "L'art des jardins", Encyclopaedia Universalis, 1985
DOCUMENT 2
Sur trois marches de marbre rose
Depuis qu'Adam ce cruel homme,
A perdu son fameux jardin,
Où sa femme, autour d'une pomme,
Gambadait sans vertugadin (1),
Je ne crois pas que sur la terre
Il soit un lieu d'arbres planté
Plus célébré, plus visité,
Mieux fait, plus joli, mieux hanté,
Mieux exercé dans l'art de plaire,
Plus examiné, plus vanté,
Plus décrit, plus lu, plus chanté,
Que l'ennuyeux parc de Versailles.
Ô dieux ! ô bergers ! ô rocailles !
Vieux Satyres, Termes (2) grognons,
Vieux petits ifs en rang d'oignons,
Ô bassins, quinconces (3) charmilles
Boulingrins (4) pleins de majesté,
Où les dimanches, tout l'été,
Bâillent tant d'honnêtes familles
Fantômes d'empereurs romains,
Pâles nymphes inanimées
Qui tendez aux passants les mains,
Par des jets d'eau tout enrhumées!
Tourniquets d'aimables buissons,
Bosquets tondus où les fauvettes
Cherchent en pleurant leurs chansons,
Où les dieux font tant de façons
Pour vivre à sec dans leurs cuvettes
Ô marronniers ! n'ayez pas peur
Que votre feuillage immobile,
Me sachant versificateur,
N'en demeure pas moins tranquille.
Non, j'en jure par Apollon
Et par tout le sacré vallon,
Par vous Naïades ébréchées,
Sur trois cailloux si mal couchées,
Par vous, vieux maîtres de ballets,
Faunes dansant sur la verdure,
Par toi-même, auguste palais,
Qu'on n'habite plus qu'en peinture,
Par Neptune, sa fourche au poing,
Non, je ne vous décrirai point.
Je sais trop ce qui vous chagrine;
De Phoebus (5) je vois les effets
Ce sont les vers qu'on vous a faits
Qui vous donnent si triste mine.
Tant de sonnets, de madrigaux,
Tant de ballades, de rondeaux,
Où l'on célébrait vos merveilles,
Vous ont assourdi les oreilles,
Et l'on voit bien que vous dormez
Pour avoir été trop rimés.
Alfred de MUSSET, " Sur trois marches de marbre rose " Poésies nouvelles, 1835-1852
(1) Comprendre: sans vêtement.
(2) Pierres taillées représentant la figure du dieu latin des limites.
(3) Disposition géométrique des arbres d'un jardin.
(4) Parterre de gazon réservé au jeu de boule.
(5) Autre nom d'Apollon, dieu du soleil et de la poésie.
DOCUMENT 3
J. Leenhardt est sociologue et philosophe. Il s'entretient ici avec le paysagiste brésilien Roberto Burle-Marx.
Jacques Leenbardt : S'il vous fallait définir le concept de jardin ?
Roberto Burle-Mari : Mon expérience, ample et déjà ancienne, de paysagiste, créateur, réalisateur et conservateur de jardins, me permet aujourd'hui de formuler le concept que je me fais du jardin comme l'adéquation du milieu écologique aux exigences naturelles de la civilisation.
Ce concept formule ma vision, il est fondé sur une longue pratique mais ne prétend à aucune originalité, essentiellement parce que tout mon travail est fondé sur l'évolution historique et l'attention au milieu naturel.
- Quelle est donc la source de ce concept ?
La même que celle qui fonde le comportement de l'homme du Néolithique (1) : transformer la nature et sa topographie pour donner pleinement sa place à l'existence humaine, individuelle et collective, utilitaire comme récréative. Il existe deux paysages : l'un naturel et donné, l'autre humanisé et donc construit. Ce dernier résulte de toutes les interférences imposées par la nécessité. Toutefois, outre les implications découlant des exigences économiques (transport, agriculture, cultures, habitations, usines, etc.), n'oublions pas que le paysage est défini aussi par une exigence esthétique, qui n'est ni luxe ni gaspillage, mais une nécessité absolue pour la vie humaine sans laquelle la civilisation elle-même perdrait sa raison d'être.
- Vous considérez-vous comme un pionnier, un novateur ?
[... ] Qu'il s'agisse du jardin, du parc ou du développement des espaces urbains, ma conception de la construction du paysage se réfère toujours à l'orientation historique qui fait qu'à chaque époque apparaît une pensée esthétique qui se manifeste dans toutes les formes d'expression artistique. En ce sens, mon œuvre reflète la modernité, le moment où je la conçois, sans perdre de vue les raisons que véhicule la tradition, qui ont aussi leur validité,
- Considérez-vous que cette forme d'expression artistique - la conception de jardins - peut jouer un rôle pédagogique, ou social ?
La mission sociale du paysagiste comprend de toute évidence un aspect pédagogique. Il doit faire comprendre et aimer ce que représente la nature, à l'aide de ses jardins et de ses parcs. Au Brésil, où règne un manque d'amour caractéristique pour ce qui est planté, l'expérience m'a enseigné à toujours insister sur la transformation des mentalités. Nous pouvons y contribuer par notre action. De plus notre attitude doit déclarer une dimension prospective : elle est la manifestation que quelqu'un a eu la préoccupation de laisser aux générations à venir un héritage esthétique et utile digne de ce nom. [... ]
- Ainsi, comme les arrangements naturels dont vous parlez, l'art du jardin est de tradition très ancienne, immémoriale ?
A certaines périodes historiques et dans certains pays, l'équilibre de l'ordre social se projette dans l'art de configurer le paysage. On peut sans exagération affirmer que l'histoire du jardin ( c'est à dire du paysage construit) est liée à l'histoire des idéaux éthiques et esthétiques de chaque pays. B est vrai que les Occidentaux ont une histoire du paysage différente de celle des cultures orientales, sans doute plus pauvre et plus récente. On sait d'ailleurs que l'art paysager de l'Occident a subi l'influence de l'Orient à partir du XIVe siècle, à travers l'Italie, et, bien après, la péninsule Ibérique.
Dès le Néolithique (1), en toutes régions, on voit se dégager des comportements qui témoignent de l'existence de l'idée de jardin. On peut donc affirmer que celle-ci remonte aux temps les plus reculés. Dès les premiers stades de la civilisation en effet, au moment de la sédentarisation, du développement de l'activité agraire et des formes utilitaires de l'artisanat (liées à la construction, à la protection et à l'élaboration des techniques de poterie), on perçoit clairement la présence de ce que l'on pourrait appeler le " concept " de jardin [... ]
Dieu, créateur du monde et de la vie, est présenté dans le texte hébraïque comme un constructeur, un artiste créant un univers paysager, qu'il remet à l'homme sous la forme du " paradis ", un jardin pourvu d'un verger. L'expulsion d'Adam et Eve de ce jardin inaugure les vicissitudes et les souffrances éternelles qu'accompagnent le souvenir idéal et le rêve nourris par la vision de ce paysage perdu. La perte du paradis se transforme en une frustration permanente, dont les arts plastiques auront la charge de rappeler l'origine.
Dès le Moyen Age et les débuts de la Renaissance, la peinture religieuse de la chrétienté montre des paysages qui apparaissent comme autant d'images du paradis perdu. Ce ne sera qu'après que la Renaissance se sera fermement établie sur des élites ayant élaboré des comportements et des exigences esthétiques nouvelles qu'apparai7tront les grands exemples de paysages artificiels, chargés de créer un milieu idéal entre l'architecture et l'environnement naturel.
Le jardin de la Renaissance est régi par un concept de composition plastique, de traitement architectural et de parfaite maîtrise des formes et des proportions. Par la suite, le jardin à la française sera fondé sur l'usage de l'espace comme élément de construction, dans un projet visant à produire le ravissement, accompagné d'un impact monumental. On le voit, toute période de l'histoire des styles se reflète, d'une manière ou d'une autre, dans le jardin, de telle sorte qu'existe jusqu'aujourd'hui une correspondance historique exacte.
Jacques LEENHARDT, " Paysage, botanique et écologie, questions à R. Burle-Marx ", Dans les jardins de Roberto Burle-Marx, Actes Sud, 1994
Phase du développement technique des sociétés préhistoriques correspondant à leur accession à une économie productive
DOCUMENT 4
Dessin de PESSIN publié dans Le Monde du 17 septembre 1997