SYNTHÈSE DE DOCUMENTS
À partir des cinq documents suivants, vous ferez une synthèse concise, ordonnée et objective ; puis, dans une conclusion personnelle, vous donnerez votre point de vite sur ce sujet.
Document 1 : H. Theureau, " Vivre dans l'île ", revue
Silex, 4ème trimestre 1979.
Document 2 : D. Diderot, " Les adieux du vieillard ",
Supplément au voyage de Bougainville, 1772.
Document 3 : M. Tournier,
Vendredi ou les limbes du Pacifique, 1967, Éd. Gallimard, coll. Folio.
Document 4 : C. Lévi-Strauss,
Tristes Tropiques, Éd. Plon, coll. Terre humaine, 1955.
Document 5 : J. Giraudoux, " Une île enchantée ",
Suzanne et le Pacifique, Éd. Grasset, 1921.
Tableau de confrontation
Exercice: rédiger la synthèse à partir d'un canevas
Synthèse rédigée
Autre texte sur le même thème
DOCUMENT 1: Vivre dans l'île
Je suis un homme heureux. J'ai réalisé tous mes rêves d'enfance. Le plus inavoué étant sans doute celui de partir vivre dans les îles. Quand on apprend à rêver au pied des crassiers et des terrils, on se méfie. Et puis le monde a rétréci. Voici deux ou trois choses que je sais des îles pour y avoir vécu neuf ans.
Ce qui importe lorsqu'on arrive en vue de l'île, c'est de pouvoir l'embrasser tout entière d'un seul coup d'œil. C'est le premier vertige. Ce nouveau monde créé d'un premier regard, j'en suis peu ou prou le démiurge. L'espace qui jusque-là m'échappait, divisé par le grondement des aiguillages, ponctué par les guérites des péages, masqué par les tours, débité par les compteurs kilométriques, l'espace, aujourd'hui, je le tiens dans ma main.
Autrement dit, brusquement, le rêve s'incarne. Mon île, je la reconnais. Elle jaillit, sur l'infini du Pacifique, des profondeurs de je ne sais quelle archéologie imaginaire. D'ailleurs, elle ressemble à la forme primale de la vie. À travers la lentille du hublot, l'île dans son lagon limité par le récif, c'est la cellule avec son noyau au centre ; c'est l'enfant baignant dans la tiédeur du lait amniotiques, c'est, au milieu des terreurs de l'océan, l'oasis parfaite avec ses cascades d'eau douce et ses arbres couverts de fruits.
Parfum sucré des colliers de fleurs, musiques naïves où même la mélancolie ruisselle dans le triomphe des tonalités majeures, corps lisses huilés pour la danse ou l'amour, tout cela m'étreint d'une espèce de jubilation silencieuse. Au moment où je pose le pied sur l'île, j'ai la certitude d'arriver enfin à la maison.
Et dans le même temps, la fragilité de ce paradis retrouvé est inscrite dans la façon dont s'offre l'île : sans pudeur, sans mystère, totalement, comme ces maisons de poupée dont la façade s'escamote pour laisser voir toutes les pièces à la fois. L'île est ce monde-jouet on se célèbrent des retrouvailles incrédules avec le monde de l'enfance.-
Cet espace, à la mesure des rêves enfantins, peut être parcouru dans la journée. Disneyland sans carton-pâte où les maisons sont de vraies maisons, les bateaux de vrais bateaux, et où l'on pêche devant sa porte les rougets de la soupe du soir. Royaume dont chacun est l'enfant-roi.
Il ne manque même pas à ce monde fini l'ouverture qui le projette dans l'infini de l'univers : cette passe par où entrent et sortent les navires, plaie féconde taillée dans l'anneau du récif par l'eau douce descendue de la montagne. Par elle, l'île devient naturellement le nombril du monde. Les rêves sont alors inversés, et les marins plus qu'ailleurs messagers et messies.
***
Le temps lui aussi change. De douze heures en douze heures, les journées et les nuits des Tropiques se succèdent sans crépuscule, égales, étales. Il n'y a que deux saisons, dit-on. La saison des pluies qui est chaude ; et la saison chaude, qui est humide. Et, d'une certaine façon, c'est vrai qu'elle est retrouvée, l'éternité, et que c'est la mer allée avec le soleil, au fur et à mesure que le temps passe, les souvenirs, faute de pouvoir s'ancrer dans une chronologie, perdent de leur netteté. Les projets, faute d'avoir l'urgence imposée par les changements de saison, perdent de leur fascination. On apprend à faire les choses au meilleur moment, celui où l'envie vous prend de les faire. Dès lors, tout semble devenir possible puisqu'il suffira de saisir le moment où le désir s'incarne. Ayant l'éternité devant lui, l'insulaire pourra se consacrer au présent, ce qui est un luxe accordé à peu d'hommes.
L'impitoyable aiguillon de la mémoire s'émousse, les remords et les regrets s'estompent et s'évacuent. Et c'est sans la moindre culpabilité que l'insulaire s'installe dans le présent primordial. Ce présent d'ailleurs l'occupe entièrement. Sous des dehors souriants, l'environnement insulaire demande à celui qui en vit un travail de tous les instants. La végétation tropicale est une avalanche insidieuse qu'on n'a jamais fini de contenir sur le flanc de la montagne, pour gagner sur elle des jardins éphémères. Le lagon même, dans toute sa douceur, est une force qui rogne les pontons, érode les remblais, grignote les pirogues.
Mais la lutte est égale, et la symbiose entre le Polynésien et son île une des plus belles harmonies qui existent entre l'homme et la nature. La même grâce se retrouve dans les relations sociales. La même patience, la même tolérance, le même art du compromis. Quand il s'agit de survivre, tous les gestes sont importants, mais aucun plus qu'un autre. Quand il s'agit de vivre, tout est tellement important que rien n'a vraiment d'importance.
Ainsi les fêtes ont-elles dans la vie polynésienne une place que d'aucun, esprits continentaux et chagrins, trouvent disproportionnée. Mais de quelles proportions s'agit-il ?
À regarder vivre les insulaires, on en vient à formuler mille choses que peut-être on soupçonnait déjà, et qui remettent définitivement en cause même les moments de gloire de la civilisation industrielle. Et pourtant, la force de nos conditionnements est telle que, bien souvent, en enfants gâtés de l'Occident, nous ne saurons p as trouver le bonheur dans l'île.
***
Je suis un homme malheureux. J'ai réalisé tous mes rêves d'enfance. Peut-être, lorsqu'on a appris à rêver au pied des crassiers et des terrils, n'est-on pas doué pour le bonheur. Peut-être ne s'irnprovise-t-on pas insulaire. Ces choses-la doivent s'apprendre au berceau, comme tant d'autres.
H. Theureau, " Vivre dans l'île ", revue Silex, 4ème trimestre 1979.
DOCUMENT 2
En 1769, le comte de Bougainville arrive à Saint-Malo après avoir fait le tour du monde, visité Tahiti. Il publie en 1771 le récit de son périple. L'année suivante, Diderot écrit un Supplément au voyage de Bougainville, dans lequel il se livre à une réflexion sur la civilisation.
Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s'attachaient à ses vêtements, serraient ses camarades entre leurs bras et pleuraient, le vieillard s'avança d'un air sévère, et dit : " Pleurez, malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de l'arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l'autre, vous enchaîner, vous égorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices; un jour, vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console; je touche à la fin de ma carrière ; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. Ô Tahitiens ! ô mes amis! vous auriez un moyen d'échapper à un funeste avenir; mais j'aimerais mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu'ils s'éloignent, et qu'ils vivent.
Puis, s'adressant à Bougainville, il ajouta Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. […) Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su noirs faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? Quand Jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras; laisse-nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes ; vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde ces femmes; vois comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c'est le mien ; appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades, tâchez de le tendre. Je le tends moi seul. je laboure la terre; je grimpe la montagne; je perce la forêt; je parcours une lieue de la plaine en moins d'une heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre; et j'ai quatre-vingt-dix ans passés. " Malheur à cette île! malheur aux Tahitiens présents, et à tous les Tahitiens à venir, du jour où tu nous as visités ! "
D. Diderot, " Les adieux du vieillard ", Supplément au voyage de Bougainville, 1772.
DOCUMENT 3
Robinson refuse de quitter 1'île de Speranza où il a vécu après son naufrage, alors que le capitaine du navire Whitebird lui propose de le ramener en Europe.
En tournant un peu la tête, il voyait Speranza, ligne de sable blond au ras des flots, déferlement de verdure et chaos rocheux. C'est là qu'il prit conscience de la décision qui mûrissait inexorablement en lui de laisser repartir le Whitebird de demeurer dans l'île avec Vendredi.
Plus encore que tout ce qui le séparait des hommes, il y était poussé par son refus panique du tourbillon de temps, dégradant et mortel, qu'ils sécrétaient autour d'eux et dans lequel ils vivaient.
19 décembre 1787. vingt-huit ans, deux mois et dix-neuf jours. Ces données indiscutables ne cessaient de le remplir de stupeur. Ainsi, s'il n'avait pas fait naufrage sur les récits de Speranza, il serait presque quinquagénaire. Ses cheveux seraient gris, et ses articulations craqueraient. Ses enfants seraient plus vieux qu'il n'était lui-même quand il les avait quittés, et il serait peut-être même grand-père. Car rien de tour cela ne s'était produit. Speranza se dressait à deux encablures de ce navire plein de miasmes, comme la lumineuse négation de toute cette sinistre dégradation. En vérité, il était plus jeune aujourd'hui que le jeune homme pieux et avare qui s'était embarqué sur la Virginie. Car il n'était pas jeune d'une jeunesse biologique, putrescibles et portant en elle comme un élan vers la décrépitude. Il était d'une jeunesse minérale, divine, solaire. Chaque matin était pour lui un premier commencement, le commencement absolu de 1'lhistoire du monde. Sous le soleil-dieu, Speranza vibrait dans un présent perpétuel, sans passé ni avenir. Il n'allait pas s'arracher à cet éternel instant, posé en équilibre à la pointe d'un paroxysme de perfection, pour choir dans un monde d'usure, de poussière et de ruines !
M. Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, 1967, Éd. Gallimard, coll. Folio.
DOCUMENT 4
Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers.
Aujourd'hui où des îles Polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mets du Sud, où l'Asie tout entière prend le visage d'une zone maladive, où les bidonvilles rongent l'Afrique, où l'aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d'en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre exigence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son oeuvre la plus fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'Occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd'hui infectée. Ce que d'abord vous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.
Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que vingt mille ans d'histoire sont joués. Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait, qu'on développait à grand peine dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur vivacité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L'humanité s'installe dans la monoculture ; elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat.
C. Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Éd. Plon, coll. Terre humaine, 1955.
DOCUMENT 5
Suzanne, une jeune Limousine de Bellac, gagne dans un concours un voyage un tour du monde. Mais son navire fait naufrage. Unique rescapée, moderne Robinson, elle aborde dans une île déserte, en plein Pacifique. La nature se fait accueillante, maternelle. " Mille petites présences invisibles "- charmant sa solitude.
L'île sortait de la brume. Mille arcs-en-ciel levés ou posés de biais joignaient les criques à des mornes. Des bosquets d'arbres à palmes, coupés de frondaisons carrnin, scintillaient dans la vapeur d'eau, plus immobiles que le zinc. J'entendais soudain, comme celui de jets d'eau qu'on ouvre au jour, le bruit des cascades... Chaque arbre livrait l'oiseau rouge ou doré qu'il avait gardé toute la nuit en otage pour l'aurore; et, à dix mètres de moi, je voyais déjà réuni - pour que tout malentendu à ce propos fût dissipé dès la première minute entre la Providence et moi -, presque à portée de la main comme un déjeuner auprès d'un dormeur, tout ce qui pourrait jamais apaiser ma faim et ma soif. Des bananiers, offrant autour d'eux mille bananes, comme leurs mille anses, dont on rompait la plus belle doucement avec la bonté d'un chirurgien qui rompt une côte, heureux aussi au craquement; des cocotiers plus hauts que les chênes, dont les noix tombaient sur une mousse ou sur des stalagmites qui les faisaient éclater des manguiers, et la première mangue que je cueillis était juste à point. Depuis des milliers d'années, la course entre mon destin et celui de cette mangue avait été réglée à la seconde. Un beau soleil vaquait derrière fougères et palmes comme une cuisinière. Ou bien, de rayons séparés et croisés comme les bâtons d'un Chinois qui mange, il harcelait et me révélait de petits ananas et d'énormes fraises. Partout des arbres inconnus, mais qu'on devinait des aliments rébus; il devait me suffire de patience pour en trouver la solution, pour découvrir entre eux quel était l'arbre pain, l'arbre lait, peut-être l'arbre viande. Des arbres sans fruits, et presque sans feuillage, mais cerclés de cercles rouges, qu'on devinait pleins d'abondance, et dont je tapais le fût, pour voir s'ils étaient pleins, de ma main ou d'un bâton. Des arbres qui, à mesure qu'ils étaient plus stériles, offraient plus franchement leurs dons ; des trous d'où sortaient les abeilles, des trous d'où coulait le miel même ; ou bien, à la hauteur de l'appui de cet être humain qui jamais encore n'était passé là, des oeufs d'oiseaux dans des nids. Des tortues, arrêtées dans l'ombre, mais tout près de la tache de soleil qui couvait leurs oeufs, comme un oiseau mâle près de sa femelle. Entre des arbustes qu'on devinait épices, des herbes qu'on devinait légumes ; des fleurs qu'un instinct me poussait à goûter, qui avaient goût de porcelet, qui étaient nourrissantes. De grandes fleurs pleines d'eau de pluie à la cannelle où je pouvais boire par une paille.
J. Giraudoux, " Une île enchantée ", Suzanne et le Pacifique, Éd. Grasset, 1921.