SYNTHÈSE DE DOCUMENTS
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Vous ferez une synthèse objective, concise et ordonnée de ces documents qui traitent de l'accès à la culture. Puis, dans une conclusion personnelle, vous donnerez votre avis sur la question.
Document 1 : Gustave FLAUBERT,
Bouvard et Pécuchet, 1881, Robert Laffont, 1981.
Document 2 : André MALRAUX, discours d'Amiens, 19 mars 1966 (copyright Gallimard).
Document 3 : Jacques RIGAUD,
La culture pour vivre, Éditions Gallimard, 1975.
Document 4 : Danièle SALLENAVE,
Le Don des morts : sur la littérature, Éditions Gallimard, 1991.
Document 5 : Enquêtes pour le Ministère de la Culture, " Les pratiques culturelles des Français ", 1999.
DOCUMENT 1
Flaubert évoque avec ironie deux modestes copistes, vieux garçons solitaires, qui partagent un désir de culture difficile à satisfaire.
Ils faisaient des réflexions sur les pièces de théâtre dont on parlait, sur le gouvernement, la cherté des vivres, les fraudes du commerce. De temps à autre l'histoire du Collier (1) ou le procès de Fualdès (2) revenait dans leurs discours; -et puis, ils cherchaient les causes de la Révolution.
Ils flânaient le long des boutiques de bric-à-brac. Ils visitèrent le Conservatoire des Arts et Métiers, Saint-Denis, les Gobelins, les Invalides, et toutes les collections publiques. Quand on demandait leur passeport, ils faisaient mine de l'avoir perdu, se donnant pour deux étrangers, deux Anglais.
Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissement devant les quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant les papillons, avec indifférence devant les métaux; les fossiles les firent rêver, la conchyliologie (3) les ennuya. Ils examinèrent les serres-chaudes par les vitres, et frémirent en songeant que tous ces feuillages distillaient des poisons. Ce qu'ils admirèrent du cèdre, c'est qu'on l'eût rapporté dans un chapeau.
Ils s'efforcèrent au Louvre de s'enthousiasmer pour Raphaël. À la grande bibliothèque ils auraient voulu connaître le nombre exact des volumes.
Une fois, ils entrèrent au cours d'arabe du Collège de France; et le professeur fut étonné de voir ces deux inconnus qui tâchaient de prendre des notes. Grâce à Barberou, ils pénétrèrent dans les coulisses d'un petit théâtre. Dumouchel leur procura des billets pour une séance de l'Académie. Ils s'informaient des découvertes, lisaient les prospectus et par cette curiosité leur intelligence se développa. Au fond d'un horizon plus lointain chaque jour, ils apercevaient des choses à la fois confuses et merveilleuses.
En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n'avoir pas vécu à l'époque où il servait, bien qu'ils ignorassent absolument cette époque-là. D'après de certains noms, ils imaginaient des pays d'autant plus beaux qu'ils n'en pouvaient rien préciser. Les ouvrages dont les titres étaient pour eux inintelligibles leur semblaient contenir un mystère.
Et ayant plus d'idées, ils eurent plus de souffrances. Quand une malle-poste les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de partir avec elle. Le quai aux Fleurs les faisait soupirer pour la campagne.
Un dimanche ils se mirent en marche dès le matin ; et passant par Meudon, Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long du jour ils vagabondèrent entre les vignes, arrachèrent des coquelicots au bord des champs, dormirent sur l'herbe, burent du lait, mangèrent sous les acacias des guinguettes, et rentrèrent fort tard, poudreux, exténués, ravis. Ils renouvelèrent souvent ces promenades. Les lendemains étaient si tristes qu'ils finirent par s'en priver.
Gustave FLAUBERT, Bouvard et Pécuchet, Robert Laffont, 1881.
(1) Collier : Allusion à l'histoire du Collier de la Reine, impliquant scandaleusement Marie-Antoinette en 1784-1786.
(2) Procès de Fualdès : Célèbre affaire judiciaire qui passionna longtemps l'opinion publique : le 19 mars 1817, Fualdès, ancien magistrat de l'Empire, fut assassiné dans une maison malfamée de Rodez, par de fougueux royalistes - Jausion, Bastide, et leurs complices, tous ennemis politiques de Fualdès. Le procès donna naissance à maints débats qui se terminèrent le 12 septembre par une condamnation à mort des coupables, et fournit matière à des complaintes populaires et même à des pièces de théâtre.
(3) Conchyliologie : étude des coquillages.
DOCUMENT 2
André MALRAUX, à la tête du premier ministère des Affaires culturelles (19591969), tint à rédiger lui-même l'article premier du décret " portant organisation du ministère " : " Le ministère chargé des Affaires culturelles a pour mission de rendre accessibles les oeuvres capitales de l'humanité, et d'abord de la France, au plus grand nombre possible de Français , d'assurer la plus vaste audience à son patrimoine culturel,. de favoriser la création des oeuvres de l'art et de l'esprit qui l'enrichissent".
À l'occasion de l'inauguration de la Maison de la Culture d'Amiens, il prononça un discours resté fameux.
Excellence,
Messieurs les Maires,
Mesdames,
Messieurs,
Voici dix ans que l'Amérique, l'Union Soviétique, la Chine et nous-mêmes essayons de savoir ce qui pourra être autre chose que la politique dans l'ordre de l'esprit.
Ici, pour la première fois, ce que nous avions tenté ensemble est exécuté et nous pouvons dire que ce qui se passera ce soir se passe dans le domaine de l'Histoire.
Il était entendu, il y a cent trente ans, que la plus grande actrice française ne pouvait pas jouer dans cette ville parce qu'il n'y avait personne pour l'écouter. Vous êtes tous ici, et combien d'Amiénois seront là après vous. Vous êtes plus nombreux comme abonnés de cette Maison qu'il n'y a d'abonnés à la Comédie Française. À Bourges, qui a deux ans d'existence réelle, il y a 7 000 abonnés et Bourges a 60 000 habitants, rien de semblable n'a jamais existé au monde, sous aucun régime, jamais 10 % d'une nation ne s'est trouvé rassemblé dans l'ordre de l'esprit.
De quoi s'agit-il essentiellement ? D'abord d'un changement absolument total de civilisation. Nous savons tous que nous sommes en face d'une civilisation nouvelle. [.. .]
Ne nous y trompons pas, la nouvelle civilisation, c'est bien entendu la machine et ce n'est pas, comme on nous le dit en permanence, le matérialisme. L'Amérique ne se croit pas du tout matérialiste, la Russie ne se croit pas matérialiste et elle a raison. La Chine ne se croit pas matérialiste et elle est prête à mourir pour les valeurs qui sont les siennes. Le problème matérialiste est absolument subordonné.
L'essentiel est ailleurs, il est dans la présence de la machine qui a changé le rapport de l'homme et du monde.
D'une part, la machine a créé le temps vide qui n'existait pas et que nous commençons à appeler le loisir. Ici, Mesdames et Messieurs, je voudrais vous dire tout de suite: " Ne nous laissons pas égarer à l'infini par ce terme absurde ". On a commencé par faire un Ministère des Sports et Loisirs, et les loisirs peuvent être en effet semblables aux sports. Le problème qui se pose n'est en rien l'utilisation d'un temps vide - j'y reviens parce qu'il n'existait pas autrefois -les grandes civilisations agraires et plus ou moins religieuses n'avaient pas de temps vide, elles avaient des fêtes religieuses.
Le temps vide, c'est le monde moderne. Mais ce qu'on a appelé le loisir, c'est-à-dire un temps qui doit être rempli par ce qui amuse, est exactement ce qu'il faut pour ne rien comprendre aux problèmes qui se posent à nous. Bien entendu, il convient que les gens s'amusent, et bien entendu que l'on joue ici même ce qui peut amuser tout le monde, nous en serons tous ravis.
Mais le problème que notre civilisation nous pose n'est pas du tout celui de l'amusement, c'est que jusqu'alors, la signification de la vie était donnée par les grandes religions, et plus tard, par l’espoir que la science remplacerait les grandes religions, alors qu'aujourd'hui il n'y a plus de signification de l'homme et il n'y a plus de signification du monde, et si le mot Culture a un sens, il est ce qui répond au visage qu'a dans la glace un être humain quand il y regarde ce que sera son visage de mort. La Culture, c'est ce qui répond à l'homme quand il se demande ce qu'il fait sur la terre. Et pour le reste, mieux vaut n'en parler qu'à d'autres moments, il y a aussi les entractes.
André MALRAUX, discours d'Amiens, 19 mars 1966 (copyright Gallimard).
DOCUMENT 3
Nous sommes quelques-uns qui devons à la chance et à l'éducation de connaître ce que, dans les jours de détresse, de solitude ou de joie, peut apporter un sonnet de Shakespeare ou un quatuor de Beethoven. Ce sentiment d'être porté au-dessus de soi-même, d'accéder à des trésors et de les incorporer, par une alchimie personnelle, à notre mémoire vivante, fait notre bonheur, même au plus dur des épreuves de la vie. Pouvons-nous espérer jouir longtemps de cette grâce sans la partager avec tous ceux qui en sont, à leur insu, frustrés et que nous osons appeler nos frères ?
La question culturelle, c'est celle-là, et aucune autre. Sans négliger ce que la culture peut apporter de connaissances, de divertissements, mais aussi de prise de conscience morale et politique, elle est d'abord cette tension de l'être, cette humanisation par la ferveur qu'il s'agit de mettre à la portée de tous. Aucun des problèmes d'organisation, de diffusion que pose la culture ne doit faire oublier cette certitude que l'enjeu, c'est la dignité de la vie.
Mais nous n'en savons pas plus. Aujourd'hui moins que jamais, nous ne pouvons définir les formes que prendra à l'avenir le besoin de culture, si nous avons agi suffisamment pour qu'il subsiste après nous. Le sonnet de Shakespeare, le quatuor de Beethoven, nous n'avons pas le droit de les imposer. L'inégalité régnante conduit les privilégiés de la culture, soit à vouloir, même inconsciemment, répandre leurs propres références, soit à définir et imposer de nouvelles formes, de nouveaux comportements. Toutes les recherches sont légitimes, notamment chez les créateurs. Mais rien n'est sûr, pas même la remise en cause systématique de toutes les valeurs et de toutes les formes d'expression à laquelle nous assistons. Recrus de doutes et de contestation, peut-être les hommes abandonneront-ils toute pratique culturelle, et la culture ne sera-t-elle plus, dans dix ou vingt ans, que l'apanage de quelques communautés closes, au milieu d'un océan de barbarie, comme dans le Haut Moyen Âge Peut-être se crisperont-ils sur ce qui restera de l'héritage que nous nous acharnons à dilapider. Peut-être inventeront-ils une culture entièrement neuve, plus éloignée de nos comportements actuels que ceux-ci ne le sont de la culture antique ou baroque.
Nous ne savons pas. Mais c'est sans importance. Ce qui compte, ce n'est pas le contenu, la forme de la culture, même si nous avons le devoir, pour préserver la liberté de ceux qui nous suivront, de maintenir contre vents et marées l'intégralité de l'héritage qui nous a été légué. Ce qui importe, c'est l'élan vital que représente la culture, cette tension de dignité qui maintient debout l'esclave enchaîné de Michel-Ange; c'est ce mouvement mystérieux qui nous pousse à nous dépasser et à nous retrouver au fond de nous-mêmes, à vivre la condition humaine dans la solitude et la solidarité emmêlées.
Jacques RIGAUD, La culture pour vivre, Éditions Gallimard, 1975.
DOCUMENT 4
La participation à la culture - aux livres, aux oeuvres de l'imagination et de la pensée - est demeurée longtemps et presque exclusivement l'apanage d'un petit nombre. En ce sens être cultivé est un privilège: puisque c'est l'accès à un bien, injustement refusé au plus grand nombre.
L'erreur fatale, le piège où sont tombés bon nombre d'intellectuels a été de croire que la suppression de ce privilège passait par la dénégation de l'idée même de culture et non par la suppression des obstacles qui en tiennent écartés la grande masse des dépossédés. C'est ainsi qu'un mouvement de pensée, issu de la recherche sociologique, s'est employé depuis quelques décennies à mettre en oeuvre ce qu'il faudrait appeler une entreprise générale de délégitimation de la culture, et qui se résume ainsi: les jugements de valeur, en matière de culture, ne sont que les reflets de la position sociale de celui qui les profère; la " culture " et " les livres " n'ont d'autre légitimité que celle que leur confère la " violence symbolique " de l'École.
Les conséquences en sont désastreuses. La douleur de " la vie sans les livres " , la douleur de savoir d'innombrables vies laissées sans le secours des mots, sans le recours des livres, de la " culture " et " des oeuvres " devient alors sans objet. Ce n'est donc plus une " injustice " (même si l'emploi de ce mot peut susciter des réserves) que d'être privé de livres et de culture; ni même un privilège. Livres et culture ne sont que de fausses valeurs qu'il convient de démythifier: la culture n'est plus que le rempart ultime dont la destruction contribuera à effacer une classe condamnée par l'histoire.
Prenons-y bien garde: ou bien la culture, les livres sont un privilège, et il faut l'abattre comme tous les autres; ou c'est un bien, et il faut alors qu'il soit accessible au plus grand nombre. On ne peut concilier les deux points de vue. Si la culture est un privilège, et rien de plus, si la culture n'est qu'un apanage des élites, ou l'autre nom du loisir distingué, et non pas le lieu de l'arrachement à soi et de l'ouverture au monde, de quoi souffrent-ils, ceux qui en sont privés ? De rien d'autre qu'une illusion, une chimère, dont il convient de les débarrasser.
Cette dangereuse théorie n'a pas toujours trouvé jusqu'ici la réfutation qu'elle appelait; au contraire, l'École et les médias se sont vus gagnés par ses sophismes pernicieux. De nombreuses études sociologiques ont repris et amplifié ce thème, lui donnant la caution scientifique qui lui manquait, effaçant, du moins en apparence, les fondements politiques qui le sous-tendaient, brodant au fond toujours sur le même motif: la culture est une imposture; le goût et la fréquentation des œuvres n'est pas le moment de l'émancipation, mais le pur reflet du niveau scolaire et de la place qu'on occupe dans l'appareil de production. [...]
La conséquence en est claire: non seulement rien ne sera plus tenté pour ouvrir au plus grand nombre le règne émancipateur de la culture et des livres, mais le triomphe de ces thèses ne pourra que renforcer la séparation qui existe déjà entre ceux qui lisent et ceux qui ne lisent pas.
Danièle SALLENAVE, Le Don des morts : sur la littérature, Éditions Gallimard, 1991.
DOCUMENT 5
Réalisées par le département Études et Prospective du Ministère de la Culture, ces enquêtes sont publiées à la Documentation française sous le titre Les pratiques culturelles des Français. Elles sont réalisées auprès d'un échantillon représentatif de la population française âgée de 15 ans et plus; elles portent sur les pratiques culturelles entendues dans un sens large: pratiques de loisirs (restaurant, dîner chez les amis, fête foraine, par exemple) comme sur les pratiques cultivées (musée, théâtre, cinéma). Les deux dernières ont été pilotées par Olivier Donnat.
LES SORTIES CULTURELLES: proportion de Français ayant été au moins une fois au cours des 12 derniers mois
| |
Cinéma |
Musée |
Théâtre |
Cumul de
sortie |
| Moyenne
générale |
49 |
30 |
14 |
13 |
| Age |
| 15-19 ans |
80 |
38 |
16 |
13 |
| 20-24 |
77 |
32 |
18 |
21 |
| 25-34 |
59 |
35 |
14 |
17 |
| 35-44 |
54 |
32 |
16 |
14 |
| 45-54 |
43 |
30 |
14 |
13 |
| 55-64 |
27 |
27 |
11 |
10 |
| 65 et plus |
21 |
19 |
8 |
7 |
| Catégories
socio-professionnelles |
| Agriculteurs |
23 |
20 |
5 |
3 |
| artisans.
commerçants. chefs d'entreprise |
43 |
28 |
11 |
12 |
| cadres,
professions intellectuelles supérieures |
82 |
65 |
47 |
46 |
| professions
intermédiaires |
71 |
48 |
23 |
21 |
| employés |
57 |
26 |
11 |
13 |
| ouvriers
qualifiés |
47 |
23 |
9 |
5 |
| retraités |
22 |
22 |
9 |
8 |
| Diplôme
de fin détudes |
| Aucun
diplôme, CEP |
29 |
18 |
7 |
5 |
| BEPC-CAP |
70 |
35 |
16 |
11 |
| Bac |
75 |
44 |
24 |
23 |
| Premier
cycle |
77 |
64 |
39 |
36 |
| Deuxième et
troisième cycles |
50 |
En pourcentage de chaque catégorie (chiffres 1989).
Le tableau se lit ainsi : 49% des Français, 80% des 15-19 ans ont été au moins une fois au cinéma au cours des douze derniers mois.
Enquêtes pour le Ministère de la Culture, " Les pratiques culturelles des Français ", 1999.