SYNTHÈSE DE DOCUMENTS

En essayant de déterminer ce qui explique la survie des contes de fées, vous ferez des quatre documents ci-après une synthèse ordonnée puis, dans une conclusion, aussi précise que possible, vous donnerez votre appréciation personnelle sur un des aspects qui vous intéresse le plus.

Document 1 : Bruno BETTELHEIM, Psychanalyse des contes de fées (1976), Pluriel - Edition Livre de Poche, Introduction - Pages 30-31-32
Document 2 : Marc SORIANO, Les Contes de Perrault (1968), T.E.L., Gallimard, Pages 474-475
Document 3 : Les Contes de Grimm, Edition Folio, Préface de Marthe Robert (1976) - Pages 10-11-12-13
Document 4 : Les Contes de Grimm, Edition Folio, Préface de Marthe Robert (1976), Pages17-18-19

Correction "à trous" (Suzanne)

Plan et introduction & conclusion rédigées (Suzanne)

DOCUMENT 1

Le conte de fées, forme d'art unique
Le conte de fées, tout en divertissant l'enfant, l'éclaire sur lui-même et favorise le développement de sa personnalité. Il a tant de significations à des niveaux différents et enrichit tellement la vie de l'enfant qu'aucun autre livre ne peut l'égaler.
J'ai essayé de montrer dans cette étude comment les contes de fées représentent sous une forme imaginative ce que doit être l'évolution saine de l'homme et comment ils réussissent à rendre cette évolution séduisante, pour que l'enfant n'hésite pas à s'y engager. Ce processus de croissance commence par la résistance aux parents et la peur de grandir et finit quand le jeune s'est vraiment trouvé, quand il a atteint l'indépendance psychologique et la maturité morale et quand, ne voyant plus dans l'autre sexe quelque chose de menaçant ou de démoniaque, il est capable d'établir avec lui des relations positives. En bref, ce livre explique pour quelles raisons les contes de fées contribuent d'une façon importante et positive à la croissance intérieure de l'enfant.
Le plaisir et l'enchantement que nous éprouvons quand nous nous laissons aller à réagir à un conte de fées viennent non pas de la portée psychologique du conte (qui y est pourtant pour quelque chose) mais de ses qualités littéraires. Les contes sont en eux-mêmes des œuvres d'art. S'ils n'en étaient pas, ils n'auraient pas un tel impact psychologique sur l'enfant.
Ils sont uniques, non seulement en tant que forme de littérature, mais comme œuvres d'art qui sont plus que toutes les autres totalement comprises par l'enfant comme toute production artistique, le sens le plus profond du conte est différent pour chaque individu, et différent pour la même personne à certaines époques de sa vie. L'enfant saisira des significations variées du même conte selon ses intérêts et ses besoins du moment. Lorsqu'il en aura l'occasion, il reviendra au même conte quand il sera prêt à en élargir les significations déjà perçues ou à les remplacer par d'autres
En tant qu'œuvres d'art, les contes de fées présentent de nombreux aspects qui vaudraient d'être explorés en dehors de leur signification et de leur portée psychologiques qui font l'objet de ce livre. Notre héritage culturel, par exemple, trouve son expression dans les contes de fées et il est transmis à l'esprit de l'enfant par son intermédiaire*. Un autre livre pourrait étudier en détail la contribution unique que les contes de fées peuvent apporter et apportent effectivement à l'éducation morale de l'enfant, sujet qui n'est qu'effleuré dans les pages qui vont suivre.
Les folkloristes abordent les contes de fées sous l'angle de leur discipline ; les linguistes et les critiques littéraires examinent leur signification pour d'autres raisons. Il est intéressant de noter, par exemple, que certains voient dans le thème du Petit Chaperon Rouge avalé par le loup le thème de la nuit absorbant le jour, de la lune éclipsant le soleil, de l'hiver remplaçant les saisons chaudes, du dieu avalant la victime propitiatoire, etc. Aussi intéressantes que puissent être ces interprétations, elles n'apportent pas grand-chose aux parents et aux éducateurs qui veulent connaître le sens qu'un conte de fées peut avoir pour l'enfant dont l'expérience, après tout, est bien éloignée d'une explication du monde fondée sur des .concepts où interviennent la nature et les déités.
Les contes de fées abondent également en thèmes religieux ; de nombreuses histoires bibliques sont de la même nature qu'eux. Les associations conscientes et inconscientes qu'évoquent les contes de fées dans l'esprit de l'auditeur dépendent de son cadre général de référence et de ses préoccupations personnelles Les personnes religieuses trouveront donc en eux des éléments d'importance dont il ne sera pas question ici.

Bruno BETTELHEIM, Psychanalyse des contes de fées (1976), Pluriel - Edition Livre de Poche, Introduction - Pages 30-31-32

*Un exemple illustrera très bien cet aspect des contes de fees. Dans l'histoire des frères Grimm Les Sept Corbeaux, sept frères vont puiser de l'eau dans une cruche pour le baptême de leur petite sœur. Ils perdent la cruche, et sont transformés en corbeaux. La cérémonie du baptême annonce le début d'une existence chrétienne. On peut considérer que les sept frères représentent ce qui a dû disparaître pour laisser la place à la chrétienté. S'il en est ainsi, ils symbolisent le monde païen, préchrétien, où les sept planètes représentaient les dieux du ciel. La petite fille qui vient de naître est alors la nouvelle religion qui ne peut se propager, si les anciennes croyances ne gênent pas son développement. La chrétienté (la sœur) ayant vu le jour, les frères, qui représentent le paganisme, sont relégués dans l'ombre. Mais, en tant que corbeaux, ils vivent au sein d'une montagne, à l'autre bout du monde, ce qui laisse supposer qu'ils continuent de vivre dans un monde soutenain, subconscient. Ils ne recouvrent leur apparence humaine que lorsque leur petite sœur sacrifie l'un de ses doigts, ce qui est conforme à l'idée chrétienne que seuls ont accès au ciel ceux qui sont prêts, s'il le faut, à sacrifier la partie de leur corps qui les empêche d'atteindre la perfection. La nouvelle religion, le christianisme, peut libérer même ceux qui se sont attardés dans le paganisme.

DOCUMENT 2

Perrault, en élaborant ces contes, a obéi à ses démons, mais en même temps a pris ses distances par rapport à eux, a ajouté aux superstitions du temps passé le sel de son ironie Ce sel corrosif a contribué à les détruire comme croyances et à les conserver comme reliques, comme témoignages d'une époque révolue. A cause de cela, la collecte des Perrault n'est pas seulement une collecte parmi d'autres, une résurgence du merveilleux parmi beaucoup d'autres résurgences : c'est un tournant irréversible sur une longue route qui mène du merveilleux de type ancien à un merveilleux d'un autre type, qui s'ébauche à peine et qui, à notre époque, prend des formes contradictoires ; fantastique, anticipation scientifique, merveilleux réaliste ou surréaliste qui se propose de nous faire découvrir la réalité quotidienne comme inconnue et toujours nouvelle
Ce tournant irréversible n'est pas pour autant la fin du merveilleux et l'avènement d'une ère positive et scientifique. Tout se passe comme si, débusquées d'un secteur, les superstitions se réfugiaient ailleurs, toujours ailleurs.
Cette situation, quand on y réfléchit, est relativement normale. Les progrès de la science sont certes tumultueux, mais la diffusion des résultats acquis est nécessairement plus lente.
Chacun de nous, comme l'a vu admirablement Gramsci, se trouve plongé dans un monde contradictoire, bigarré, où les connaissances les plus récentes voisinent avec les croyances de l'âge des cavernes. Dans cet univers culturel que nous n'arrivons à dominer ni en tant qu'individu ni en tant que groupe humain - tant que nous ne sommes pas parvenus à un véritable humanisme, à nous saisir en tant qu'humanité, dans notre solidarité, dans notre force associée à tant de faiblesse -, le merveilleux joue (et ne peut pas ne pas jouer) un rôle de compensation. C'est un des facteurs qui diminuent les tensions, qui assurent tant bien que mal le rapport entre les hommes et la cohérence toujours remise en question de l'ensemble.
En outre, par son progrès même, la science fait surgir de nouveaux problèmes. En fait, quand on y songe, cette situation n'a rien de décourageant. Les ''nouveaux abîmes" qui se découvrent devant nous sont justement une preuve que la science progresse et pourraient nous laisser espérer que nous surmonterons ces difficultés comme nous avons vaincu les précédentes.
Mais pour des esprits mal informés, timorés, encombrés de préjugés et qu'on n'aide guère, il faut le dire, à vaincre les préventions, il en est autrement. Malgré l'acquis, ils retrouvent le sentiment de péril, I'angoisse qui caractérisait les situations de jadis, à des époques où la science n'était pas encore développée. On peut aussi comprendre pourquoi le progrès même de la science entraîne, en même temps que des essais audacieux de prospective fondés sur l'analyse des possibilités de la méthode scientifique, des régressions dans des merveilleux de type superstitieux.
Il serait d'ailleurs naïf d'imaginer que le merveilleux pourrait s'éteindre à notre époque, alors que notre univers culturel repose en fait sur la coexistence des vérités scientifiques et des dogmes religieux.

Marc SORIANO, Les Contes de Perrault (1968), T.E.L., Gallimard, Pages 474-475

DOCUMENT 3

Ainsi les frères Grimm et les savants de leur école croient pouvoir expliquer les contes par les mythes dont ils dérivent, en ramenant les uns et les autres à une seule théorie : pour eux, contes et mythes sont la représentation du grand drame cosmique ou météorologique que l'homme, dès l'enfance de son histoire, ne se lasse pas d'imaginer. Rien de plus simple, dès lors, que d'interpréter sinon le détail, du moins le dessin général de chaque conte : si les personnages mythiques sont les personnifications des phénomènes naturels, astres, lumière, vent, tempête, orages, saisons, il faut comprendre la Belle au Bois Dormant comme le Printemps ou l'Eté engourdi par l'Hiver, et la léthargie où elle est plongée pour s'être piqué le doigt avec la pointe d'un fuseau, comme le souvenir de l'anéantissement dont les dieux aryens sont menacés au seul contact d'un objet aigu. Il s'ensuit que le jeune prince qui la réveille représente certainement le soleil printanier. (Notons que la version de Perrault semble soutenir cette façon de voir : la Belle et le Prince y ont en effet deux enfants, le petit Jour et la petite Aurore, tandis que la version allemande s'arrête au mariage, comme il est presque de règle pour les contes de ce type). En appliquant le même procédé, on trouve que Cendrillon est une Aurore éclipsée par des nuages - les cendres du foyer - enfin dissipés par le soleil levant - le jeune prince qui l'épouse. Et dans toute jeune fille qui, en butte aux désirs incestueux de son père, se couvre d'une peau de bête pour lui échapper (dans notre recueil, c'est Peau-de-Mille-Bêtes, variante du Peau-d'Ane de Perrault), il faut reconnaître l'Aurore poursuivie par !e soleil ardent dont elle redoute la brûlure Dans cette interprétation, dite "naturaliste'', tous les récits ont à peu près le même sens, et le conte lui-même relève de la pure métaphore, c'est une image poétique, I'expression voilée d'un sentiment du monde et de la nature, tels que les concevaient en leur enfance les peuples de nos pays.
Sans entrer dans la discussion d'une théorie qui fut diversement complétée, étendue, réfutée et n'a plus guère aujourd'hui qu'une valeur historique, notons cependant qu'elle fut surtout ruinée par la connaissance des folklores non européens, qui devait mettre en évidence la parenté étroite de tous les contes, quel que soit leur lieu d'origine. A la fois trop étroite et trop large, la théorie des frères Grimm apparaît maintenant comme une hypothèse, mais on lui doit un rapprochement fécond entre deux ordres de phénomènes jadis fort éloignés dans la pensée des érudits. En cherchant à établir les rapports du conte et du mythe, elle a mis pour la première fois en lumière l'expérience humaine tout à fait générale que le conte, comme le mythe et la légende, est chargé en même temps de voiler et de transmettre. Et c'est cela qui importe bien plus que la traduction en clair des allégories du monde féerique, car cette expérience qui est au fond de tout récit merveilleux, elle a pu changer de formes, mais elle n'a cessé de s'affirmer en dépit des plus grands changements sociaux et religieux. Ainsi les contes de fées qui se sont propagés dans des pays depuis longtemps chrétiens nous restituent avec une fidélité surprenante quantité de rites, de pratiques et d'usages qui révèlent un attachement tenace au paganisme. Et ce ne sont point là de simples souvenirs, car le conte, on l'a remarqué dès longtemps, enseigne quelque chose, il est à sa manière modeste un petit ouvrage didactique. Qu'exprime-t-il en effet sous ses couleurs fantastiques ? Pour l'essentiel, il décrit un passage - passage nécessaire, difficile, gêné par mille obstacles, précédé d'épreuves apparemment insurmontables, mais qui s'accomplit heureusement à la fin en dépit de tout. Sous les affabulations les plus invraisemblables perce toujours un fait bien réel : la nécessité pour l'individu de passer d'un état à un autre, d'un âge à un autre, et de se former à travers des métamorphoses douloureuses, qui ne prennent fin qu'avec son accession à une vraie maturité. Dans la conception archaïque dont le conte a gardé le souvenir, ce passage de l'enfance à l'adolescence, puis à l'état d'homme, est une épreuve périlleuse qui ne peut être surmontée sans une initiation préalable, c'est pourquoi l'enfant ou le jeune homme du conte, égaré un beau jour dans une forêt impénétrable dont il ne trouve pas l'issue, rencontre au bon moment la personne sage, âgée le plus souvent, dont les conseils l'aident à sortir de l'égarement.

Les Contes de Grimm, Edition Folio, Préface de Marthe Robert (1976) - Pages 10-11-12-13

DOCUMENT 4

On voit que les qualités les plus apparentes du conte, sa naïveté, son charme enfantin, sont loin de justifier son étonnante survie. En réalité, il est profondément ambigu, et s'il plaît par la simplicité de son dessin, il fascine par tout ce que l'on y sent de vrai, quand même on ne tenterait pas de traduire sa vérité. Tout masqué qu'il est par les symboles et les images, il parle cependant un langage plus direct que le mythe ou la fable, par exemple, et les enfants le savent d'instinct, qui y " croient " dans la mesure même où ils y trouvent ce qui les intéresse le plus au monde : une image identifiable d'eux-mêmes, de leur famille, de leurs parents. C'est là sans doute l'un des secrets du conte, et l'explication de sa durée : il parle uniquement de la famille humaine, il se meut exclusivement dans cet univers restreint qui, pour l'homme, se confond longtemps avec le monde lui-même, quand il ne le remplace pas tout à fait. Le " royaume " du conte, en effet, n'est pas autre chose que l'univers familial bien clos et bien délimité où se joue le drame premier de l'homme. Le roi de ce royaume, il n'en faut pas douter, c'est un époux et un père, rien d'autre, du moins est-ce comme tel qu'il nous est présenté. Sa richesse fabuleuse, sa puissance, l'étendue de ses possessions, il faut croire qu'elles ne sont là que pour donner du relief à l'autorité paternelle, car pour le reste, autant dire que nous ne savons rien de lui, La plupart du temps, le conte se borne à l'introduire par la formule traditionnelle : " Il était une fois un roi… " puis, ajoutant aussitôt, " …qui avait un fils… ", il l'oublie sur-le-champ et s'attache aux aventures du fils, jusqu'à la fin où il ne se souvient de lui que pour la réconciliation dernière. Il n'en va d'ailleurs pas autrement quand le roi est remplacé par un homme quelconque, ce qui, on le verra dans maint conte de ce recueil, n'entraîne aucun changement sensible de l'histoire, De quelque valeur symbolique qu'on puisse le charger, le roi, au moins dans ce que nous voyons de lui, est simplement un homme défini par ses liens charnels et affectifs avec les membres de sa famille. Il n'est jamais célibataire, et quand il est veuf, ce qui lui arrive souvent, il n'a pas d'affaire plus pressée que de se remarier (la raison d'Etat n'est ici encore alléguée que pour augmenter sa puissance, car l'homme ordinaire n'agit pas autrement : " Quand vint l'hiver, dit mélancoliquement le conteur de Cendrillon, la neige mit un tapis blanc sur la tombe et quand le soleil du printemps l'eut retiré, l'homme prit une autre femme… "). Le roi ne peut rester sans femme, encore bien moins sans enfants, et s'il lui arrive de se trouver dans cette situation fâcheuse, le conte s'empresse de l'en sortir. La reine, de son côté, n'a pas d'autre fonction ni d'autre raison d'être que celle d'épouse et de mère. Quant au prince et à la princesse, ils sont par excellence fils ou fille jusqu'au moment du moins où ils fondent à leur tour une famille et marquent ainsi la fin d'un règne : celui de la vieille génération.

Les Contes de Grimm, Edition Folio, Préface de Marthe Robert (1976), Pages17-18-19