SYNTHÈSE DE DOCUMENTS
Vous composerez une synthèse objective de ces quatre documents en dégageant les différentes images de la vieilesse qui y apparaissent, et vous direz en conclusion, comment vous concevez la vieillesse.
Document 1 : Jacques Brel, "Les Vieux", 1963.
Document 2 : Danièle Sallenave, "Une lettre",
Un printemps froid, P.O.L., 1983
Document 3 : Simone de Beauvoir,
La vieillesse, Gallimard, 1970
Document 4 : S. M., 2002
DOCUMENT 1: "Les vieux"
Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux
Même riches ils sont pauvres ils n'ont plus d'illusions et n'ont qu'un cœur pour deux
Chez eux ça sent le thym le propre la lavande et le verbe d'antan
Que l'on vive à Paris on vit tous en province quand on vit trop longtemps
Est-ce d'avoir trop n que leur voix se lézarde quand ils parlent d'hier
Et d'avoir trop pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières
Et s'ils tremblent un peu est-ce de voir vieillir la pendule d'argent
Qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non qui dit je vous attends
Les vieux ne rêvent plus leurs livres s'ensommeillent leurs pianos sont fermés
Le petit chat est mort le muscat du dimanche ne les fait plus chanter
Les vieux ne bougent plus leurs gestes ont trop de rides leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit
Et s'ils sortent encore bras dessus bras dessous tout habillés de raide
C'est pour suivre au soleil l'enterrement d'un plus vieux l'enterrement d'une plus laide
Et le temps d'un sanglot oublier toute une heure la pendule d'argent
Qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non et puis qui les attend
Les vieux ne meurent pas ils s'endorment un jour et dorment trop longtemps
Ils se tiennent la main ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant
Et l'autre reste là le meilleur ou le pire le doux ou le sévère
Cela n'importe pas celui des deux gui reste se retrouve en enfer
Vous le verrez peut-être vous la verrez parfois en pluie et en chagrin
Traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin
Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d'argent
Qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non qui leur dit je t'attends
Qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend
Jacques Brel, 1963.
DOCUMENT 2 "Une lettre"
" Mon cher petit,
" Cela ne fait rien, je comprends bien. Vois-tu, je ne m'y attendais pas trop: c'est comme à Noël dernier, vous avez si peu de vacances ! Et je suis bien ici, très bien Sais-tu que, pour mon anniversaire, les sœurs (je dis les sœurs mais ce ne sont pas religieuses, même pas des infirmières non plus, ce sont " les jeunes filles " comme on les appelle ici, deux d'entre elles sont mariées et la petite est fiancée, je l'ai rencontrée l'autre jour avec le jeune homme, il est venu me dire bonjour très poliment), donc les petites ont fait un grand gâteau. Sans les bougies, heureusement, car à mon âge, il y en aurait, hélas ! trop. Et au dessert, le champagne, enfin, du mousseux, mais deux ou trois étaient légèrement pompettes. Enfin, c'est encore un bon moment de passé.
" Il y a plusieurs choses qu'il faudrait que je te demande, ça n'a d'ailleurs pas beaucoup d'importance, ce sont des questions relatives à la mai-son de Saint-Julien. Je ne sais plus bien s'il y avait des poiriers, au fond du jardin. Oui, n'est-ce pas ? Ou bien est-ce que ton père les avait fait arracher après la guerre ? Mais je ne vais pas t'ennuyer maintenant avec ça, j'ai tout noté sur un papier. Depuis fin juin (ce n'est pas un reproche) la liste commence à être longue. Dis aussi à Madeleine de m'envoyer les mesures exactes de Jean-François : sans quoi je ne peux pas terminer son pull. Remarque, je ne m'y tiens guère, j'ai pris l'habitude de regarder la télévision l'après-midi, il n'y a personne (elles dorment !) au petit parloir. Le parloir ! Tu te souviens, quand tu nous attendais au parloir, et si nous avions un peu de retard, comme tu étais nerveux. Dans la voiture, je disais à ton père : doucement, ne va pas si vite, et lui : mais tu sais bien qu'il va s'énerver. Ah oui, pour être nerveux, tu étais nerveux.
" Ta dernière lettre a mis neuf jours à me parvenir : il faut dire qu'elle était d'abord allée à Nyons, on se demande pourquoi ! J'ai beaucoup lu ces temps derniers, malgré mes pauvres yeux, et pourtant la bibliothèque laisse bien à désirer, aussi ton envoi a-t-il été le bienvenu. J'ai surtout aimé les nouvelles, et le roman de Thomas Hardy, du fait qu'il se passe à la campagne, c'est tout à fait les sentiments d'autrefois. Je le passerai à Mme Christian; les autres, n'en parlons pas.
" Sais-tu qui m'a écrit ? Mme Larue ! Je n'en croyais pas mes yeux. Elle ne va pas fort, la pauvre, enfin elle est toujours chez elle. Pour com-bien de temps encore ? m'écrit-elle. Ses deux fils sont aux Etats-Unis ; tu vois que je ne suis pas seule à être seule, si j'ose dire. Je suis beaucoup mieux depuis que j'ai une chambre pour moi, à l'étage. J'ai mis la table devant la fenêtre, j'ai repoussé le lit de l'autre côté (il est vrai que tu n'as jamais vu la chambre, mais cela ne fait rien, je t'explique) ce qui fait que, quand je suis dans mon fauteuil, j'ai vue sur la Mayenne - quoiqu'en ce moment, la nature ne soit pas bien gaie. Il paraît qu'au printemps on va raccorder la route à celle de Laval : bien des tracas en perspective, et pour-vu qu'on ne coupe pas ma belle rangée de peupliers ! Quand tu étais petit et que nous t'emmenions à la pêche, je te faisais toujours dormir à l'ombre des peupliers, c'est une ombre qui n'est pas dangereuse.
" Si la fille de Mme Christian vient la semaine prochaine, je lui dirai de m'acheter du carton, et une vitre pour encadrer la jolie gravure de Madeleine, je n'ai pas le courage de prendre le car pour aller à Laval. Remercie Madeleine pour moi, et dis-lui que j'ai coupé le titre : La maison aveugle, c'est trop triste pour une vieille femme comme moi. Allez, je vous quitte. Soyez bien prudents sur la route, et je ne veux pas que vous me rapportiez un cadeau, comme à chaque fois. Sur mon étagère, c'est une véritable exposition, j'en ai presque honte. " Vos enfants voyagent beau-coup " m'a dit la doctoresse. Des bonbons, à la rigueur, des " Quality Street ", la boîte est bien pratique pour ma couture.
Je vous embrasse tous les trois. "
Danièle Sallenave, Un printemps froid, P.O.L., 1983
DOCUMENT 3
Aujourd'hui, un mineur est à 50 ans un homme fini tandis que parmi les privilégiés beaucoup portent allègrement leurs 80 ans. Amorcé plus tôt, le déclin du travailleur sera aussi beaucoup plus rapide. Pendant ses années de " survie ", son corps délabré sera en proie aux maladies, aux infir-mités. Tandis qu'un vieillard qui a eu la chance de ménager sa santé peut la conserver à peu près intacte jusqu'à sa mort.
Vieillis, les exploités sont condamnés sinon à la misère, du moins à une grande pauvreté, à des logements incommodes, à la solitude, ce qui en-traîne chez eux un sentiment de déchéance et une anxiété généralisée. Ils sombrent dans une hébétude (1) qui se répercute dans l'organisme ; même les maladies mentales qui les affectent sont en grande partie le produit du système.
S'il conserve de la santé et de la lucidité, le retraité n'en est pas moins la proie de ce terrible fléau : l'ennui. Privé de sa prise sur le monde, il est incapable d'en retrouver une parce qu'en dehors de son travail ses loisirs étaient aliénés (2). L'ouvrier manuel ne réussit même pas à tuer le temps. Son oisiveté morose aboutit à une apathie qui compromet ce qui lui reste d'équilibre physique et moral.
Le dommage qu'il a subi au cours de son existence est plus radical encore. Si le retraité est désespéré par le non-sens de sa vie présente, c'est que de tout temps le sens de son existence lui a été volé. (…). Quand il échappe aux contraintes de sa profession, il n'aperçoit plus autour de lui qu'un désert ; il ne lui a pas été donné de s'engager dans des projets qui auraient peuplé le monde de buts, de valeurs, de raisons d'être.
C'est là le crime de notre société. Sa "politique de la vieillesse" est scandaleuse. Mais plus scandaleux encore est le traitement qu'elle inflige à la majorité des hommes au temps de leur jeunesse et de leur maturité. Elle préfabrique la condition mutilée et misérable qui est leur lot dans leur dernier âge.
(…) Je ne dis pas qu'il soit tout à fait vain d'améliorer, au présent, leur condition; mais cela n'apporte aucune solution au véritable problème du dernier âge : que devrait être une société pour que dans sa vieillesse un homme demeure un homme ?
La réponse est simple: il faudrait qu'il ait toujours été traité en homme. Par le sort qu'elle assigne à ses membres inactifs, la société se démasque: elle les a toujours considérés comme du matériel. Elle avoue que pour elle, seul le profit compte et que son " humanisme " est de pure façade. (…). Les travailleurs vieillis, la société s'en détourne comme d'une espèce étrangère.
Voilà pourquoi on ensevelit la question dans un silence concerté. La vieillesse dénonce l'échec de toute notre civilisation. C'est l'homme tout en-tier qu'il faut refaire, toutes les relations entre les hommes qu'il faut recréer si on veut que la condition du vieillard soit acceptable. Un homme ne devrait pas aborder la fin de sa vie les mains vides et solitaire.
Simone de Beauvoir, La vieillesse, Gallimard, 1970
1. Hébétude: manque de réaction face à tout ce qui les entoure.
2. L'aliénation est l'état de l'individu qui, par suite des conditions sociales (économiques, politiques, religieuses), est privé de son humanité et est asser-
DOCUMENT 4
S. M., Lille-Sud, 2003.