SYNTHÈSE DE DOCUMENTS
Document 1 : Hector Malot,
Sans famille, 1878, 3e partie, chap. XXIII, " Une ville noire".
Document 2 : Emile Verhaeren,
Les villes tentaculaires, 1895.
Document 3 : Emile Zola,
L'Assommoir, 1877.
Document 4 : Fernand Cormon (1845-1924),
Une forge.
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DOCUMENT 1
L'exploitation des mines de la Truyère se fait par trois puits qu'on nomme puits Saint-Julien, puits Saint-Alphonsine et puits Saint-Pancrace, car c'est un usage dans les houillères de donner assez généralement un nom de saint aux puits d'extraction, d'aérage ou d'exhaure, c'est-à-dire d'épuisement; ce saint, étant choisi sur le calendrier le jour où l'on commence le fonçage, sert non seulement à baptiser les puits, mais encore à rappeler les dates. Ces trois puits ne servent point à la descente et au remontage des ouvriers dans les travaux. Cette descente et ce remontage se font par une galerie qui débouche à côté de la lampisterie et qui aboutit au premier niveau de l'exploitation, d'où il communique avec toutes les parties de la mine. Par là on a voulu parer aux accidents qui arrivent trop souvent dans les puits lorsqu'un câble casse ou qu'une tonne accroche un obstacle et précipite les hommes dans un trou d'une profondeur de deux ou trois cents mètres; en même temps on a cherché aussi à éviter les brusques transitions auxquelles sont exposés les ouvriers qui, d'une profondeur de deux cents mètres où la température est égale et chaude, passent brusquement, lorsqu'ils sont remontés par la machine, à une température inégale et gagnent ainsi des pleurésies et des fluxions de poitrine.
Prévenu que c'était par cette galerie que devaient sortir les ouvriers, je me postai avec Mattia et Capi devant son ouverture, et, quelques minutes après que six heures eurent sonné, je commençai à apercevoir vaciller, dans les profondeurs sombres de la galerie, de petits points lumineux qui grandirent rapidement. C'étaient les mineurs qui, la lampe à la main, remontaient au jour, leur travail fini.
Ils s'avançaient lentement, avec une démarche pesante, comme s'ils souffraient dans les genoux, ce que je m'expliquai plus tard, lorsque j'eus moi-même parcouru les escaliers et les échelles qui conduisent au dernier niveau; leur figure était noire comme celle des ramoneurs, leurs habits et leurs chapeaux étaient couverts de poussière de charbon et de plaques de boue mouillée. En passant devant la lampisterie chacun entrait et accrochait sa lampe à un clou.
Hector Malot, Sans famille, 1878, 3e partie, chap. XXIII, " Une ville noire"
DOCUMENT 2
LES USINES
Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres
Et se mirant dans l'eau de poix et de salpêtre
D'un canal droit, marquant sa barre à l'infini,
Face à face, le long des quais d'ombre et de nuit,
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Ronflent terriblement usines et fabriques.
Rectangles de granit et monuments de briques,
Et longs murs noirs durant des lieues,
Immensément, par les banlieues;
Et sur les toits, dans le brouillard, aiguillonnées
De fers et de paratonnerres,
Les cheminées.
Emile Verhaeren, Les villes tentaculaires, 1895
DOCUMENT 3
Il la conduisit à droite, dans un autre hangar, où son patron installait toute une fabrication mécanique. Sur le seuil, elle hésita, prise d'une peur instinctive. La vaste salle, secouée par les machines, tremblait; et de grandes ombres flottaient, tachées de feux rouges. Mais lui la rassura en souriant, jura qu'il n'y avait rien à craindre; elle devait seulement avoir bien soin de ne pas laisser traîner ses jupes trop près des engrenages. Il marcha le premier, elle le suivit, dans ce vacarme assourdissant où toutes sortes de bruits sifflaient et ronflaient, au milieu de ces fumées peuplées d'êtres vagues, des hommes noirs affairés, des machines agitant leurs bras, qu'elle ne distinguait pas les uns des autres. Les passages étaient très étroits, il fallait enjamber des obstacles, éviter des trous, se ranger pour se garer d'un chariot. On ne s'entendait pas parler. Elle ne voyait rien encore, tout dansait. Puis, comme elle éprouvait au-dessus de sa tête la sensation d'un grand frôlement d'ailes, elle leva les yeux, elle s'arrêta à regarder les courroies, les longs rubans qui tendaient au plafond une gigantesque toile d'araignée, dont chaque fil se dévidait sans fin; le moteur à vapeur se cachait dans un coin, derrière un petit mur de briques; les courroies semblaient filer toutes seules, apporter le branle du fond de l'ombre, avec leur glissement continu, régulier, doux comme le vol d'un oiseau de nuit. Mais elle faillit tomber, en se heurtant à un des tuyaux du ventilateur, qui se ramifiait sur le sol battu, distribuant son souffle de vent aigre aux petites forges, près des machines. Et il commença par lui faire voir ça, il lâcha le vent sur un fourneau; de larges flammes s'étalèrent des quatre côtés en éventail, une collerette de feu dentelée, éblouissante, à peine teintée d'une pointe de laque; la lumière était si vive, que les petites lampes des ouvriers paraissaient des gouttes d'ombre dans du soleil. Ensuite, il haussa la voix pour donner des explications, il passa aux machines : les cisailles mécaniques qui mangeaient des barres de fer, croquant un bout à chaque coup de dents, crachant les bouts par-derrière, un à un; les machines à boulons et à rivets, hautes, compliquées, forgeant les têtes d'une seule pesée de leur vis puissante; les ébarbeuses, au volant de fonte, une boule de fonte qui battait l'air furieusement à chaque pièce dont elles enlevaient les bavures; les taraudeuses, manœuvrées par des femmes, taraudant les boulons et leurs écrous, avec le tic-tac de leurs rouages d'acier luisant sous la graisse des huiles.
Emile Zola, L'Assommoir, 1877
DOCUMENT 4
Fernand Cormon (1845-1924), Une forge, 1893.