SYNTHÈSE DE DOCUMENTS



Document 1 : MONTESQUIEU, L'Esprit des lois, 1748.
Document 2 : ALBERT MEMMI, Le Racisme, 1982.
Document 3 : LÉVI-STRAUSS, Race et Histoire, chapitre 3, "L'ethnocentrisme", 1952.
Document 4 : HERGE, Tintin au Congo, 1946.

DOCUMENT 1


DE L'ESCLAVAGE DES NEGRES

Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voilà ce que je dirais :
Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique pour s'en servir à défricher tant de terres.
Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre.
On ne peut se mettre dans l'idée que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.
Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de l'humanité, que les peuples d'Asie, qui font les eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon plus marquée.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d'une si grande conséquence qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
Une preuve que les nègres n'ont pas de sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence.
Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
De petits esprits exagèrent l'injustice que l'on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des prince d'Europe qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la paix ?

MONTESQUIEU, L'Esprit des lois, 1748

DOCUMENT 2

Insister sur une différence, biologique ou autre, n'est pas du racisme ; même si cette différence est douteuse. Mettre en relief une différence, lorsqu'elle n'existe pas, n'est pas un crime; c'est une erreur ou une sottise. Mettre en lumière une différence, lorsqu'elle existe, est encore moins répréhensible. On a même le droit de penser que c'est légitime après tout, la curiosité est l'antichambre du savoir. L'examen des diffé-rences entre les hommes est l'objet même de la science anthropologique. Cette discipline se divise en anthropologie biologique et en anthropologie sociale: on y retrouve bien la distinction entre différences biologiques et différences culturelles. La psychologie et la sociologie progressent autant par l'étude des ressemblances que des différences. Faut-il soupçonner de racisme tous les chercheurs en sciences de l'homme ? Bref, le constat d'une différence n'est pas du racisme, c'est du constat. Mais ce constat peut être utilisé pour une agression raciste. Le trait différentiel ne peut justifier à lui seul une accusation ; il ne prend une significa-tion dévergondée que replacé, au contraire, dans une argumentation raciste.
Valoriser une différence à notre avantage n'est même pas, encore, la preuve suffisante d'une mentalité raciste. Reconnaissons d'ailleurs que c'est une tendance bien commune, si elle est souvent injustifiée et d'une ridicule vanité. Notre erreur vient de ce que nous considérons ces différences hors de leur contexte, ce qui augmente notre étonnement et notre malaise, et nous amène à préférer nos propres traits et habitudes. Un ami rentre d'un voyage au cœur de l'Afrique noire. Il me raconte sa surprise et son trouble devant telle ou telle conduite des habitants, qui lui paraissent totalement incompréhensibles. Heureusement qu'en homme scrupuleux, et méfiant à l'égard de lui-même, il se dit que deux hypothèses sont possibles: soit que ces gens sont d'une autre " race ", sous-entendu inférieure, soit qu'il n'a pas su interpréter leurs conduites, parce qu'il manquait d'informations sur l'ensemble de leurs traditions et de leur vie.
La première interprétation va dans le sens du racisme, car elle infériorise les Noirs, et avantage les Blancs ; la seconde, non. Mais, dans les deux cas reste l'étonnement, l'étrangeté, et, pourquoi pas, le droit pour cha-cun de préférer, tout compte fait, vivre à sa manière, simplement parce qu'il y est accoutumé. On a le droit de préférer les yeux noirs aux yeux bleus, les cheveux lisses aux crépus, telle forme de nez à une autre. Ce serait une mauvaise querelle, et d'avance perdue, ou génératrice d'hypocrisie, que de prétendre imposer un canon esthétique ou érotique. Ce serait un racisme à rebours. Nous avons tous, au-dedans de nous, des modèles qui nous viennent de notre enfance, reflets des premiers êtres qui se sont penchés sur notre ber-ceau, père, mère et familiers. Nul doute que nos expériences les plus précoces ont une influence décisive sur nos goûts, nos attirances et nos répulsions. Rien n'y est simple d'ailleurs : tel préfère les blondes, par fidélité au mode maternel, mais tel préfère les brunes par opposition à la blondeur de la mère, comme tel fils de famille catholique devient communiste ou franc-maçon pour contrer la leçon paternelle. Il n 'y a rien là d'outrancier et qu'il faille combattre; rien qui doive culpabiliser.
On ne devient exactement raciste, enfin, que par le troisième point : l'utilisation de la différence contre autrui, et afin de trouver profit dans cette stigmatisation. Affirmer, à tort ou à raison, que tel peuple colonisé est technologiquement inférieur à un autre n'est même pas encore du racisme. Cela se discute et doit être démontré ou infirmé. Mais 1es colonisateurs ne se sont pas contentés de ce constat ou de cette erreur : ils en ont conclu qu'ils pouvaient, et devaient, dominer le colonisé; et ils l'ont fait Ils ont expliqué, légitimé leur présence en colonie par les carences du colonisé. C'est tout juste s'il ne fallait pas les remercier de s'être dérangés et dévoués au salut de frères inférieurs. S'il n'y avait pas eu cette utilisation intéressée, la coloni-sation aurait été, peut-être, une entreprise philanthropique mais elle fut surtout un système de rapines.
Ces trois points, je le répète, forment un tout ; et surtout, l'argumentation raciste doit être interprétée en fonction de sa conclusion qui oriente les prémisses. Dans le cas de la colonisation, c'était d'une évidence aveuglante : toute la machine, sans vergogne et clairement déployée, ou chuchoteuse et allusive, fonctionnait par bribes, produisant des mots et des gestes, des textes administratifs et des conduites politiques officielles, avait la même indéniable finalité : la légitimation, la consolidation du pouvoir et des privilèges des colonisateurs.

ALBERT MEMMI, Le Racisme, 1982


DOCUMENT 3

Et pourtant, il semble que la diversité des cultures soit rarement apparue aux hommes pour ce qu'elle est : un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés ; ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale ; dans ces matières, le progrès de la connaissance n'a pas tellement consisté à dissiper cette illusion au profit d'une vue plus exacte qu'à l'accepter ou à trouver le moyen de s'y résigner.
L'attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles, morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. " Habitudes de sauvages ", " cela n'est pas de chez nous ", " on ne devrait pas permettre cela ", etc. autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi, l'Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l'inarticulation du chant des oiseaux, opposés à la valeur signifiante (1) du langage humain ; et sauvage, qui veut dire " de la forêt ", évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit.
Ce point de vue naïf, mais profondément ancré chez la plupart des hommes, n'a pas besoin d'être discuté puisque cette brochure en constitue précisément la réfutation. Il suffira de remarquer ici qu'il recèle un paradoxe assez significatif. Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les " sauvages " (ou tous ceux qu'on choisit de considérer comme tels) hors de l'humanité, est justement l'attitude la plus marquante et la plus distinctive de ces sauvages mêmes. On sait, en effet, que le notion d'humanité, englobant, sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l'espèce humaine, est d'apparition fort tardive et d'expansion limitée. Là même où elle semble avoir atteint son plus haut développement, il n'est nullement certain - l'histoire récente le prouve - qu'elle soit établie à l'abri des équivoques ou des régressions. Mais, pour de vastes fractions de l'espèce humaine et pendant des dizaines de millénaires, cette notion paraît être totalement absente. L'humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique (2), parfois même du village : à tel point qu'un grand nombre de populations dites primitives se désignent d'un nom qui signifie " les hommes " (ou parfois - dirons-nous avec plus de discrétion - les " bons ", les "excellents ", les " complets "), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus - ou même de la nature - humaines mais sont tout au plus composées de " mauvais ", de " méchants ", de " singes de terre " ou d' " œufs de pou ". On va souvent jusqu'à priver l'étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un " fantôme " ou une " apparition ". Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s'employaient à immerger des Blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était, ou non, sujet à la putréfaction
Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d'autres formes) : c'est dans la mesure même où l'on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l'on s'identifie le plus complètement avec celles qu'on essaye de nier. En refusant l'humanité à tous ceux qui apparaissent comme les plus " sauvages " ou " barbares " de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie.

LÉVI-STRAUSS, Race et Histoire, 1952, chapitre 3, "L'ethnocentrisme"

(1) Valeur signifiante du langage humain : fait que le langage humain véhicule une signification.
(2) Groupe linguistique : ensemble des personnes partageant la même langue.

DOCUMENT 4


Hergé, Tintin au Congo, 1946.