SYNTHÈSE DE DOCUMENTS

Document 1 : Albert Camus, Réflexions sur la peine capitale, 1957.
Document 2 : Sade, D. A. F.La philosophie dans le boudoir
Document 3 : Voltaire, Commentaires sur le livre des délits et des peines, "De la peine de mort", 1766.
Document 4 : J. Imbert, La Peine de mort, 1973.

Voir la séquence basée sur cette synthèse

DOCUMENT 1

Peu avant la guerre de 1914 un assassin dont le crime était particulièrement révoltant (il avait massacré une famille de fermiers avec leurs enfants) fut condamné à mort à Alger. Il s'agissait d'un ouvrier agricole qui avait tué dans une sorte de délire du sang mais avait aggravé son cas en violant ses victimes.
L'affaire eut un grand retentissement. On estima généralement que la décapitation était une peine pas trop lourde pour un pareil monstre. Telle fut, m'a-t-on dit, l'opinion de mon père, que le meurtre des enfants en particulier avait indigné. L'une des rares choses que je sache de lui en tout cas, est qu'il voulut assister à l'exécution, pour la première fois de sa vie. Il se leva dans la nuit pour se rendre sur les lieux du supplice à l'autre bout de la ville au milieu d'un grand concours de peuple. Ce qu'il vit ce matin-là, il n'en dit rien à personne. Ma mère raconte seulement qu'il rentra en coup de vent, le visage bouleversé, refusa de parler, s'étendit un moment sur le lit et se mit tout d'un coup à vomir. Il venait de découvrir la réalité qui se cachait sous les grandes formules dont on la masquait. Au lieu de penser aux enfants massacrés, il ne pouvait plus penser qu'à ce corps pantelant qu'on venait de jeter sur une planche pour lui couper le cou
Il faut croire que cet acte rituel est bien horrible pour arriver à vaincre l'indignation d'un homme simple et droit et pour qu'un châtiment qu'il estimait cent fois mérité n'ait eu finalement d'autre effet que de lui retourner le coeur. Quand la suprême justice donne seulement à vomir à l'honnête homme qu'elle est sensée protéger, il paraît difficile de soutenir qu'elle est destinée comme ce devrait être sa fonction à apporter plus de paix et d'ordre dans la cité. Il éclate au contraire qu'elle n'est pas moins révoltante que le crime et que ce nouveau meurtre, loin de réparer l'offense faite au corps social, ajoute une nouvelle souillure à la première. Cela est si vrai que personne n'ose parler directement de cette cérémonie
Nous lisons ainsi à l'heure du petit déjeuner dans un coin de journal que le condamné a payé sa dette à la société ou qu'il a " expié " ou que " justice était faite".

Albert Camus, Réflexions sur la peine capitale, 1957.

DOCUMENT 2


Je conviens que l'on ne peut pas faire autant de lois qu'il y a d'hommes; mais les lois peuvent être si douces, en si petit nombre, que tous les hommes, de quelque caractère qu'ils soient, puissent facilement s'y plier. Encore exigerais-je que ce petit nombre de lois fût d'espèce à pouvoir s'adapter facilement à tous les différents caractères; l'esprit de celui qui les dirigerait serait de frapper plus ou moins, en raison de l'individu qu'il faudrait atteindre. Il est démontré qu'il y a telle vertu dont la pratique est impossible à certains hommes, comme il y a tel remède qui ne saurait convenir à tel tempérament. Or, quel sera le comble de votre injustice si vous frappez de la loi celui auquel il est impossible de se plier à la loi ! L'iniquité que vous commettriez en cela ne serait-elle pas égale à celle dont vous vous rendriez coupable si vous vouliez forcer un aveugle à discerner les couleurs ? De ces premiers principes il découle, on le sent, la nécessité de faire des lois douces, et surtout d'anéantir pour jamais l'atrocité de la peine de mort, parce que la loi qui attente à la vie d'un homme est impraticable, injuste, inadmissible. Ce n'est pas, ainsi que je le dirai tout à l'heure, qu'il n'y ait une infinité de cas où, sans outrager la nature (et c'est ce que je démontrerai), les hommes n'aient reçu de cette mère commune l'entière liberté d'attenter à la vie les uns des autres, mais c'est qu'il est impossible que la loi puisse obtenir le même privilège, parce que la loi, froide par elle-même. ne saurait être accessible aux passions qui peuvent légitimer dans l'homme la cruelle action du meurtre; I'homme reçoit de la nature les impressions qui peuvent lui faire pardonner cette action, et la loi, au contraire, toujours en opposition à la nature et ne recevant rien d'elle, ne peut être autorisée à se permettre les mêmes écarts: n'ayant pas les mêmes motifs, il est impossible qu'elle ait les mêmes droits. Voilà de ces distinctions savantes et délicates qui échappent à beaucoup de gens, parce que fort peu de gens réfléchissent; mais elles seront accueillies des gens instruits à qui je les adresse, et elles influeront, je l'espère, sur le nouveau Code que l'on nous prépare.
La seconde raison pour laquelle on doit anéantir la peine de mort, c'est qu'elle n'a jamais réprimé le crime, puisqu'on le commet chaque jour aux pieds de l'échafaud. On doit supprimer cette peine, en un mot, parce qu'il n'y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu'il résulte évidemment de ce procédé qu'au lieu d'un homme de moins, en voilà tout d'un coup deux, et qu'il n'y a que des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière.
Quoi qu'il en soit enfin, les forfaits que nous pouvons commettre envers nos frères se réduisent à quatre principaux: la calomnie, le vol, les délits qui, causés par l'impureté, peuvent atteindre désagréablement les autres, et le meurtre. Toutes ces actions, considérées comme capitales dans un gouvernement monarchique, sont-elles aussi graves dans un Etat républicain ? C'est ce que nous allons analyser avec le flambeau de la philosophie, car c'est à sa seule lumière qu'un tel examen doit s'entreprendre. Qu'on ne me taxe point d'être un novateur dangereux; qu'on ne dise pas qu'il y a du risque à émousser, comme le feront peut-être ces écrits, le remords dans l'âme des malfaiteurs; qu'il y a le plus grand mal à augmenter par la douceur de ma morale le penchant que ces mêmes malfaiteurs ont aux crimes: j'atteste ici formellement n'avoir aucune de ces vues perverses; j'expose les idées qui depuis l'âge de raison se sont identifiées avec moi et au jet desquelles l'infâme despotisme des tyrans s'était opposé tant de siècles. Tant pis pour ceux que ces grandes idées corrompraient, tant pis pour ceux qui ne savent saisir que le mal dans des opinions philosophiques, susceptibles de se corrompre à tout ! Qui sait s'ils ne se gangrèneraient peut-être pas aux lectures de Sénèque et de Charron ? Ce n'est point à eux que je parle: je ne m'adresse qu'à des gens capables de m'entendre, et ceux-là me liront sans danger.
J'avoue avec la plus extrême franchise que je n'ai jamais cru que la calomnie fût un mal, et surtout dans un gouvernement comme le nôtre, où tous les hommes, plus liés, plus rapprochés, ont évidemment un plus grand intérêt à se bien connaître. De deux choses l'une: ou la calomnie porte sur un homme véritablement pervers, ou elle tombe sur un être vertueux. On conviendra que dans le premier cas il devient à peu près indifférent que l'on dise un peu plus de mal d'un homme connu pour en faire beaucoup; peut-être même alors le mal qui n'existe pas éclairera-t-il sur celui qui est, et voilà le malfaiteur mieux connu.
S'il règne, je suppose, une influence malsaine à Hanovre, mais que je ne doive courir d'autres risques, en m'exposant à cette inclémence de l'air, que de gagner un accès de fièvre, pourrai-je savoir mauvais gré à l'homme qui, pour m'empêcher d'y aller, m'aurait dit qu'on y mourait dès en arrivant ? Non, sans doute; car, en m'effrayant par un grand mal, il m'a empêché d'en éprouver un petit. La calomnie porte-t-elle au contraire sur un homme vertueux ? qu'il ne s'en alarme pas: qu'il se montre, et tout le venin du calomniateur retombera bientôt sur lui-même. La calomnie, pour de telles gens, n'est qu'un scrutin épuratoire dont leur vertu ne sortira que plus brillante. Il y a même ici du profit pour la masse des vertus de la république; car cet homme vertueux et sensible, piqué de l'injustice qu'il vient d'éprouver, s'appliquera à mieux faire encore; il voudra surmonter cette calomnie dont il se croyait à l'abri, et ses belles actions n'acquerront qu'un degré d'énergie de plus. Ainsi, dans le premier cas, le calomniateur aura produit d'assez bons effets, en grossissant les vices de l'homme dangereux; dans le second, il en aura produit d'excellents, en contraignant la vertu à s'offrir à nous tout entière. Or, je demande maintenant sous quel rapport le calomniateur pourra vous paraître à craindre, dans un gouvernement surtout où il est si essentiel de connaître les méchants et d'augmenter l'énergie des bons ? Que l'on se garde donc bien de prononcer aucune peine contre la calomnie; considérons-la sous le double rapport d'un fanal et d'un stimulant, et dans tous les cas comme quelque chose de très utile. Le législateur, dont toutes les idées doivent être grandes comme l'ouvrage auquel il s'applique, ne doit jamais étudier l'effet du délit qui ne frappe qu'individuellement; c'est son effet en masse qu'il doit examiner; et quand il observera de cette manière les effets qui résultent de la calomnie, je le défie d'y trouver rien de punissable; je défie qu'il puisse placer quelque ombre de justice à la loi qui la punirait; il devient au contraire l'homme le plus juste et le plus intègre, s'il la favorise ou la récompense.
Le vol est le second des délits moraux dont nous nous sommes proposé l'examen.
Si nous parcourons l'antiquité, nous verrons le vol permis, récompensé dans toutes les républiques de la Grèce; Sparte ou Lacédémone le favorisait ouvertement; quelques autres peuples l'ont regardé comme une vertu guerrière; il est certain qu'il entretient le courage, la force, I'adresse, toutes les vertus, en un mot, utiles à un gouvernement républicain, et par conséquent au nôtre. J'oserai demander, sans partialité maintenant, si le vol, dont l'effet est d'égaliser les richesses, est un grand mal dans un gouvernement dont le but est l'égalité. Non, sans doute; car, s'il entretient l'égalité d'un coté, de l'autre il rend plus exact à conserver son bien. Il y avait un peuple qui punissait non pas le voleur, mais celui qui s'était laissé voler, afin de lui apprendre à soigner ses propriétés. Ceci nous amène à des réflexions plus étendues.

Sade, D. A. F.La philosophie dans le boudoir, 1795.


DOCUMENT 3

On a dit, il y a longtemps qu'un homme pendu n'est à bon à rien et que les supplices inventés pour le bien de la société doivent être utiles à cette société. Il est évident que vingt voleurs vigoureux condamnés à travailler aux ouvrages publics toute leur vie servent l'État par leur supplice, et que leur mort ne fait de bien qu'au bourreau que l'on paye pour tuer les hommes en public. Rarement les voleurs sont-ils punis de mort en Angleterre; on les transporte dans les colonies. Il en est de même dans les vastes États de la Russie; on n'a exécuté aucun criminel sous l'empire de l'autocratrice Elisabeth. Catherine II qui lui a succédé avec un génie très supérieur, suit la même maxime. Les crimes ne se sont point multipliés par cette humanité, et il arrive presque toujours que !es coupables relégués en Sibérie y deviennent gens de bien. On remarque la même chose dans les colonies anglaises. Ce changement heureux nous étonne mais rien n'est plus naturel. Ces condamnés sont forcés à un travail continuel pour vivre. Les occasions du vice leur manquent : ils se marient, ils peuplent. Forcez les hommes au travail, vous les rendrez honnêtes gens. On sait assez que ce n'est pas à la campagne que se commettent les grands crimes excepté peut-être quand il y a trop de fêtes qui forcent l'homme à l'oisiveté et le conduisent à la débauche
On ne condamnait un citoyen romain à mourir que pour des crimes qui intéressaient le salut de l'État. Nos maîtres, nos premiers législateurs, ont respecté le sang de leurs compatriotes; nous prodiguons celui des nôtres.
On a longtemps agité cette question délicate et funeste : s'il est permis aux juges de punir de mort quand la loi ne prononce pas expressément le dernier supplice. Cette difficulté fut solennellement débattue devant l'empereur Henri Vl. Il jugea et décida qu'aucun juge ne peut avoir ce droit.
Il y a des affaires criminelles, ou si imprévues, ou si compliquées, ou accompagnées de circonstances si bizarres, que la loi elle-même a été forcée dans plus d'un pays à abandonner ces cas singuliers à la prudence des juges. Mais s'il se trouve en effet une cause dans laquelle la loi permette de faire mourir un accusé qu'elle n'a pas condamné, il se trouvera mille causes dans lesquelles l'humanité, plus forte que la loi, doit épargner la vie de ceux que la loi elle-même a dévoués à la mort.
L'épée de la justice est entre nos mains ; mais nous devons plus souvent l'émousser que la rendre plus tranchante. On la porte dans son fourreau devant les rois, c'est pour nous avertir de la tirer rarement.
On a vu des juges qui aimaient à faire couler le sang; tel était Jeffreys en Angleterre; tel était en France, un homme à qui l'on donna le surnom de coupe-tête. De tels hommes n'étaient pas nés pour la magistrature; la nature les fit pour être bourreaux.

Voltaire, Commentaires sur le livre des délits et des peines, "De la peine de mort", 1766.

DOCUMENT 4

Est-il bien nécessaire de garder ce sinistre épouvantail - (la peine de mort) - que tant de peuples évolués ont abandonné sans que l'ordre public en ait été le moins du monde affecté ?
Les arguments des abolitionnistes sont bien connus : personne n'a le droit de disposer de la vie d'autrui ; l'exécution capitale est irréparable et les erreurs judiciaires sont toujours possibles ; témoignage flagrant de l'inutilité suprême, la guillotine ne diminue pas le nombre de crimes, bien au contraire, etc. En vertu de ces principes philosophiques et de ces constatations pratiques, il serait tentant, comme l'ont fait de nombreux auteurs de réclamer l'abolition de la peine de mort partout et toujours.
Une telle ambition nous semble utopique. D'une part, en effet, certains peuples doivent garder, tant qu'ils ne sont pas parvenus à un certain degré de civilisation la menace du châtiment suprême qui peut conserver une valeur d'intimidation supérieure aux autres peines. D'autre part, même dans les pays hautement évolués, la maxime selon laquelle nul - pas même l'Etat - ne peut enlever la vie à un homme relève du domaine de la théorie la plus abstraite en présence de certaines situations de fait : toute société organisée se reconnaît le droit et le devoir de conduire ses membres à la mort d'abord en temps de guerre ensuite en cas de subversion intérieure. Tant que la guerre n'aura pas disparu de notre planète, l'abolition de la peine de mort à l'égard des traîtres et des espions restera du domaine du rêve. Cette vue réaliste de la société moderne explique que presque tous les pays abolitionnistes aient maintenu la peine capitale dans leurs Codes de Justice militaire.
Au contraire, en temps de paix et en droit commun, l'échafaud ne trouve plus aucune justification ni théorique, ni pratique dans un pays comme la France. Puisqu'il n'y a plus que quelques têtes coupées par an, proclamait le Garde des Sceaux, il est inutile de supprimer la guillotine... Puisqu'il n'y a plus que quelques têtes coupées par an, peut-on lui répondre, autant abolir la peine de mort, qui n'a aucune valeur ni d'exemple ni d'intimidation : trouverait-on un Français sur un million qui sache le nom des guillotinés, le motif de leur exécution ? Il y aura toujours des criminels, mais la société moderne a d'autres moyens de se protéger contre eux que cette élimination radicale et inhumaine qui, depuis des millénaires, n'a pas pu supprimer les crimes en supprimant les criminels ; l'histoire tout entière de la peine de mort n'est-elle pas celle d'une abolition continue ?

J. Imbert, La Peine de mort, 1973.