Synthèse
Document 1 : Odon Vallet, L'héritage des religions premières, 1999.
Document 2 : Louis-Vincent Thomas,
La Mort africaine, idéologie funéraire en Afrique Noire, Payot, 1982.
Document 3 : " Le commerce de la mort ", revue
Traverses, 1977.
Document 4 : Philippe Ariès,
Essai sur la mort en Occident, 1975.
Document 5 : Michel Vovelle,
L'Heure du grand passage, Chronique de la mort, coll. Découvertes Gallimard, 1993.
Document 6 : Pierre de Ronsard, publication posthume, 1586.
Voir le tableau de confrontation.
Voir les Vanités.
DOCUMENT 1
Des croyances très archaïques ont […] pu se maintenir dans les cultes funéraires d'aujourd'hui et les religions actuelles ne les ont pas interdites.
Ces cultes cherchent souvent à contenter les morts pour satisfaire leurs besoins supposés, ou éviter leur vengeance posthume. De lourdes pierres scellant les tombes, héritages des civilisations mégalithiques, doivent empêcher les trépassés de quitter leurs demeures et leurs esprits de rôder chez les vivants : il faut éviter l'errance des disparus et la tombe est une prison permanente, une " concession " à perpétuité, une cellule dont on ne s'évade pas.
Inversement, le tombeau se veut un séjour inviolable pour un repos éternel, les pierres funéraires comme le granite et le marbre, étant parmi les plus résistantes. La crainte des profanations a toujours été fondée comme le montre, un peu partout dans le monde, la longue histoire des pilleurs de tombeaux mais aussi des violeurs de sépultures voulant se venger des défunts ou s'en prendre à leur religion : les profanateurs de tombes juives ou les adeptes des cultes sataniques dans les cimetières en sont les derniers et tristes exemples.
Mais on ne saurait oublier que, sur un mode beaucoup moins répréhensible, les " profanateurs " les plus nombreux sont les archéologues : fouiller les tombes pour exhumer le passé, c'est aussi introduire les vivants chez les morts pour un dialogue à l'issue imprévisible.
Cet échange entre les vivants et les morts n'a jamais cessé au cours des millénaires.
Certaines tombes du paléolithique et du néolithique contenaient déjà des offrandes de nourriture, sorte de viatique pour l'ultime voyage. Le devoir de nourrir ses morts a subsisté jusqu'à nos jours, y compris dans des pays catholiques comme le Mexique : les jour des morts (2 novembre), dans les villages indiens, des offrandes alimentaires sont souvent déposées sur les tombes. Dans des pays bouddhistes, comme la Birmanie ou la Thaïlande, ce sont les statues des divinités traditionnelles (les Nat ou les Phi) que les fidèles viennent sustenter, donnant ainsi chair aux Esprits et accréditant l'idée qu'il n'y a pas de survivance sans subsistance ni de repos éternel sans repas quotidien.
Odon Vallet, L'héritage des religions premières, 1999.
DOCUMENT 2
L'homme d'Afrique vit dans la quotidienneté de la mort rendue présente par l'importante mortalité des enfants, par l'ampleur des funérailles publiques, mais aussi parce qu'il ne l'exclut pas de ses pensées, de ses chants, contes et proverbes et parce que, devenu vieux, on ne conçoit pas qu'il ne s'y prépare pas. Au plan existentiel, la mort est là, impitoyable, " qui se repaît des vivants comme le lion dévore l'homme " (Tanzanie). On sait bien que la vie n'est qu'un sursis et qu'en dépit des prières, libations et sacrifices, on sera un jour " avalé " : " le collier de la mort ne se refuse au cou de personne " (Mina, Bénin) ; " tout ce qui est debout se couchera " (Mandenka, Sénégal). Il est donc impossible de nier la réalité tragique de la mort et son inéluctabilité.
Mais, au plan de l'imaginaire, le système des croyances refuse la brutalité des faits et, par le médiat du symbolique, renverse la situation : la mort n'est plus la fin irréversible de la vie, mais un moment particulier de celle-ci, source de régénérescence […].
En Afrique traditionnelle, tout ce qui existe est vivant, ou du moins vit à sa manière car il y a des degrés dans les formes de vie […]. Pour s'en tenir aux hommes, ils ne vivent pas, au sens d'une action circonscrite dans la durée, mais ils sont vivants, au sens d'un état hors de la temporalité. Et ils sont plus ou moins vivants. Il y a les vivants d'ici et ceux de là-bas, les morts-vivants ; les vivants-de-la-terre et les vivants-de-sous-la-terre. Les défunts existent (au sens fort du terme : ex-sistere), mangent, boivent, aiment, haïssent, répondent aux questions qu'on leur pose, fécondent les femmes, fertilisent les champs et les troupeaux.
Et le mode privilégié d'échange entre les vivants et les défunts, c'est justement la nourriture, symbole de la vie, mais aussi symbole de la fragilité de la vie, qui ne persiste qu'entretenue et régénérée.
Offrandes, libations et sacrifices constituent la nourriture indispensable aux morts qu'il ne faut pas " laisser seuls, assoiffés et abandonnés, c'est-à-dire oubliés, abandonnés ". Si la vie est partout, la mort ne l'est pas moins ; réelle ou symbolique, elle est présente à tous les niveaux de l'expérience humaine.
Louis-Vincent Thomas, La Mort africaine, idéologie funéraire en Afrique Noire, Payot, 1982.
DOCUMENT 3
Quand le client arrive dans l'établissement, il est pris en main par un vendeur jovialement respectueux qui commence par lui faire visiter les salles d'exposition où les cercueils - magnifiés par des éclairages indirects diffusant une lumière paisible mais suffisamment précise pour permettre au plus myope de discerner la différence entre les diverses qualités- sont présentés en fonction d'une hiérarchie de prix parfaitement étudiée. Tous les styles sont […] représentés : classique, colonial, provincial français, futuriste… ainsi que des modèles originaux spécialement conçus pour le romantique, le bon vivant, celui qui recherche avant tout le confort et à qui l'on propose un matelas ajustable en mousse de polyéthylène qui permet au mort de rester bien horizontal et de se présenter les pieds devants, ou ces délicieuses réalisations pour enfants, recouvertes de formica bleu, blanc, rose ou or. Les réactions du client permettent au vendeur de tester ses goûts et ses capacités financières.
Puis, c'est le tour du propriétaire. La chapelle, tout d'abord, lieu de recueillement au décor de carton-pâte. " Entrez dans la chapelle, dit une publicité. Voyez comme le soleil diffuse sa glorieuse lumière à travers des vitraux gothiques, comme les tonalités ambres et bleues, rubis et améthyste jouent gracieusement sur les plafonds. " La chapelle a pris de plus en plus d'importance, car elle a permis aux entreprises de passer de l'expression " pompes funèbres " au vocable " chapelle ", escamotant ainsi le terme " funèbre ", déplaisant à l'oreille, pour ne pas dire indécent.
La visite continue par les " salles de repos ", bonbonnières capitonnées baignant dans une atmosphère reposante, voluptueuse, où le corps du défunt reposera en paix, luxueux " motel des morts ". Dans un petit salon feutré commencent alors les négociations. Alors que l'acheteur d'une voiture se montre prudent et prêt au marchandage, le " client " des pompes funèbres est perturbé, et, n'ayant ni l'envie ni le temps de comparer les prix, cherche avant tout compréhension et sympathie pour achever au plus vite ces pénibles transactions. Le vendeur accélère le rythme. Il vante les mérites des cercueils et propose - cela va de soi, n'est-ce pas ?- un certain nombre d'extras : embaumement de luxe, vêtements (le nouveau soutien-gorge, par exemple, qui assure un modelage " post-mortem " et est offert gracieusement par la maison pour tout achat supérieur à une certaine somme), huissiers galonnés, corbillard dernier cri, assistance d'une " femme de chambre particulière " pour prendre soin du mort, l'habiller, le coiffer, le maquiller, afin que famille et amis puissent garder du " cher disparu " une image apaisante, digne de lui. On propose également d'accomplir les formalités légales, de prendre contact avec les agents d'assurance pour recouvrer les primes… bref, le grand jeu.
" Le commerce de la mort ", revue Traverses, 1977
DOCUMENT 4
Un caractère significatif des sociétés les plus industrialisées est que la mort y a pris la place d'un interdit majeur. C'est un phénomène récent et très récemment découvert.
Jusqu'au début du vingtième siècle, la place reconnue à la mort, l'attitude devant la mort, étaient à peu près les mêmes dans toutes l'étendue de la civilisation occidentale. Cette unité a été rompue après la Première Guerre mondiale. Les attitudes traditionnelles ont été abandonnées par les Etats-Unis et par l'Europe industrielle du Nord-Ouest ; elles ont été remplacées par un modèle nouveau d'où la mort avait été comme évacuée. La société a produit des moyens efficaces de se protéger des tragédies quotidiennes de la mort, afin d'être libre de poursuivre ses tâches sans émotions ni obstacles. Elle prolonge le plus longtemps possible les malades, mais elle ne les aide pas à mourir. A partir du moment où elle ne peut plus les maintenir, elle y renonce ; ils ne sont plus que les témoins honteux de sa défaite. On essaie d'abord de ne pas les traiter comme des mourants authentiques et reconnus, et ensuite on se dépêche de les oublier ou de faire semblant.
Certes, il n'a jamais été facile de mourir, mais les sociétés traditionnelles avaient l'habitude d'entourer le mourant et de recevoir ses communications jusqu'à son dernier souffle. Aujourd'hui, dans les hôpitaux et les cliniques en particulier, on ne communique plus avec le mourant. Il n'est plus écouté comme un être de raison, il est seulement observé comme un sujet clinique, isolé quand on peut comme un mauvais exemple, et traité comme un enfant irresponsable dont la parole ni sens ni autorité. Sans doute bénéficie-t-il d'une assistance technique plus efficace que la compagnie fatigante des parents et des voisins. Mais il est devenu quoique bien soigné et longtemps conservé, une chose solitaire et humiliée.
Les mourants n'ont plus de statut et par conséquent, plus de dignité. Ils sont des clandestins, des marginaux dont on commence à deviner la détresse, malgré le silence des médecins, des ecclésiastiques et des politiques. La véritable raison est la mort interdite, c'est-à-dire le refus de subir l'émotion physique que provoquent la vue ou l'idée de la mort.
Philippe Ariès, Essai sur la mort en Occident, 1975.
DOCUMENT 5
M. Vovelle s'intéresse ici à des pratiques traditionnelles face à la mort.
Le moment de la mort
Vient le moment de la mort : il convient de redoubler de vigilance, pour faciliter chez celui qui trépasse la séparation du corps et de l'âme, mais aussi pour assurer la sécurité des vivants. A l'agonisant, on remet parfois les pieds sur le sol, pour lui faire reprendre contact avec la terre-mère, ainsi en Bretagne ; ailleurs on le secoue violemment, ou on l'appelle par son nom avant de lui clore la bouche (Château-Chinon)… première étape d'une toilette mortuaire qui respecte, suivant les lieux, des rites différents, même s'il est rare que le mort soit cacheté en ses orifices naturels (Ardennes, Beaujolais), voire cousu (Savoie). La pratique la plus courante, au milieu du Moyen-Age, est d'envelopper le mort dans un linceul. On n'en est plus au lendemain des invasions barbares où les guerriers mérovingiens se faisaient ensevelir avec armes et bijoux, en parure de guerre. Mais il existe toute une panoplie de suaires, témoignant d'un même désir : que le mort ne revienne pas importuner les vivants. En Lorraine, on le coud pour cela hermétiquement. Ailleurs, on craint de l'irriter par ce procédé et l'on pratique le linceul ouvert, noué seulement au-dessus de la tête, flottant en bas, ainsi en Angleterre. En plus d'un lieu, on lui laisse des provisions, son couteau, une écuelle.
Quand l'âme quitte le corps
Pour l'heure, il importe d'être attentif à l'âme en train de quitter le corps, parfois sous la forme d'une mouche en Bretagne, d'un papillon en Irlande. Visible ou non, elle reste dans la maison pendant un certain temps : il convient donc, pour éviter de lui porter tort, d'éteindre le feu, de s'abstenir de balayer. On est particulièrement attentif à vider les seaux et récipients où elle pourrait s'engouffrer : et c'est dans la même idée qu'on voile les miroirs. Au demeurant, on ne la retient pas, puisqu'il s'agit de faciliter son transit : c'est pourquoi on enlève une tuile du toit, souvent en Allemagne, mais ailleurs aussi, et l'on applique, de l'Ecosse au Jura, toute une stratégie de portes ouvertes et fermées, tandis qu'en Scille on sort de la maison pour l'appeler de l'extérieur…
Michel Vovelle, L'Heure du grand passage, Chronique de la mort, coll. Découvertes Gallimard, 1993.
DOCUMENT 6
(Mourant, le poète Ronsard fait son autoportrait.)
Je n'ai plus que les os, un squelette je semble,
Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpé1,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé ;
Je n'ose voir mes bras de peur que je ne tremble.
Apollon et son fils2, deux grands maîtres ensemble,
Ne me sauraient guérir, leur métier m'a trompé ;
Adieu, plaisant Soleil ! Mon œil est étoupé3,
Mon corps s'en va descendre où tout se désassemble.
Quel ami, me voyant en ce point dépouillé,
Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant la face,
En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu, chers compagnons ! Adieu, mes chers amis !
Je m'en vais le premier vous préparer la place.
Pierre de Ronsard, publication posthume, 1586.