SYNTHÈSE DE DOCUMENTS
Vous composerez une synthèse objective de ces quatre documents en dégageant les différentes images du père qui y apparaissent, et vous direz en conclusion, personnellement comment vous concevez le rôle de père.
Document 1 : Alessandro Pizzorno, "Le Masque",
Cahiers Renaud Barrault, n° 31 , novembre 1960
Document 2 : G. Lapouge. Article " Masques "
Encyclopaedia Universalis vol. 10, p. 593.
Document 3 : Jean Baudrillard,
De la séduction, Éd. Galilée, 1979
Document 4 : Charles Baudelaire, " Éloge du maquillage ", 1863.
Document 5 : Publicité Carita
DOCUMENT 1: " De la personne au masque "
Nous pouvons alors dire déjà ceci : le masque commence là où s'abolit la personne; l'expression s'y pétrifie, et de plus elle n'est plus la même, c'est une apparence devenue identique à elle-même. Complètement mort, en supprimant la personne périssable, le masque s'affirme identique au-delà de la mort et de la vie ; il établit la participation de l'une à l'autre et peut donc, comme le rappellent les mythes, s'opposer à la mort.
Puisqu'il est visage de mort, figé, devenu chose, le masque appartient à l'immuable, à l'identifiable ; il sera à travers le temps identique à lui-même, à l'être qu'il représente. En face d'un masque, nous sommes en présence d'un être qui est enfin fidèle à lui-même, qui réalise l'unité avec soi-même. Tels sont les êtres qui appartiennent au mythe, ou simplement au passé, tels sont les ancêtres.
Nombre de peuples fondent une grande partie de leur vie religieuse et civile sur le culte des ancêtres, sur la participation à leur pouvoir, sur la présence du passé. Les ancêtres ont alors coutume de faire des visites périodiques, au cours desquelles ont lieu des cérémonies, des fêtes, des représentations marquées par leur présence. Ils peuvent inspirer la terreur, punir ou récompenser, apporter des dons ou en exiger. Dans les représentations les plus complexes, les actions accomplies au cours de la période mythique sont " refaites ". Le masque est le visage que ces êtres prennent pendant qu'ils sont présents parmi les hommes. Leur terre est le mythe, lieu où le temps est complètement écoulé, où les faits, même s'ils sont répétés périodiquement sont déjà, au sens propre " faits ", les destins réalisés, la fin donnée avec le début, exactement comme le masque est égal à lui-même, du début à la fin.
A ce temps correspond dans le monde des hommes le temps de la fête étant donné sa périodicité, sa rigide délimitation. chronologique hors de l'existence quotidienne.
Le masque est participation au monde du mythe ; à " l'au-delà " du temps, car il est lui-même au-delà du temps comme chose, comme matière ; aux figures du mythe car, comme elles, il est figure identique à elle-même, achevée pour toujours
Citons en exemple cet usage très significatif d'une cérémonie funèbre de l'archipel Bismarck : un homme masqué, qui s'est préparé en cachette surgit des cendres du mort qui vient d'être brûlé Les gens de la famille accourent, se prosternent à ses pieds, le reconnaissent comme ressuscité. Il est le même qu'avant, mais non dans le monde d'avant. S'il a un masque, alors qu'avant il avait un visage, c'est qu'il appartient à un autre monde celui du mythe, des êtres désormais identiques à eux-mêmes. Le masque est continuation, signe de passage et en même temps de participation (...).
A présent le masque se présente à nous, dans nos musées, transmis par les siècles ou par des peuples lointains. Ce qui fut un objet de culte est pour nous un objet d'art. Mais de par sa première condition déjà, le masque assumait deux arts de l'homme: celui au moyen duquel il "représente" en modifiant une matière, et celui au moyen duquel il " représente " en donnant une attitude à son corps en montrant ses gestes. Grâce au masque se manifestait l'art des arts de l'homme qui est de communiquer avec ses semblables, de participer avec eux à une réalité créée. Les conditions culturelles, les grâces auxquelles, dans ces premières manifestations, la participation était atteinte, I`identité à un être, la présence devant d'autres hommes, et l'abolition de la personne se retrouvent aujourd'hui dans l'art. Le masque a marqué notre évolution du culte à l'art.
Alessandro Pizzorno, "Le Masque", Cahiers Renaud Barrault, n° 31 , novembre 1960
DOCUMENT 2: " Le fard et l'agonie du masque "
Cette agonie se perçoit dans l'intérêt que les autres arts portent au moment où celui-ci s`étiole : le cubisme de Picasso, le surréalisme contemplent d`un regard ébloui cet immense musée de l'imaginaire. Toute la peinture moderne lui consacre des soins ainsi qu'aux thèmes du clown et du carnaval (Daumier, Toulouse-Lautrec, Rouault, Nolde, Ensor Picasso). Mais la mort véritable du masque se repère dans l'usage du fard.
Cet usage est ancien, mais voici qu'il devient à lui-même sa propre fin. Pour la première fois, le masque accomplit la tâche pour laquelle il semble avoir été inventé : pour masquer. Le mouvement amorcé par le loup vénitien s'achève ici : ce poudroiement de crèmes et de paillettes, ces rectifications du visage, ces ombres, ces bleus et ces pourpres que les femmes ajoutent à leur chair deviennent des armes pour tromper la vie, pour prendre au piège le regard de l'autre. Et pourtant, même à ce degré extrême de corruption, le masque demeure ambigu et troublant ; pourquoi se doter de cils imaginaires si ce n'est pour devenir une autre ? On joue le jeu de la création, on procède avec sa propre peau comme procéda le démiurge qui créa le premier masque essentiel, le visage humain. " Je est une autre", dit toute femme fardée, et cette parole n'est pas futile. Il n'est peut-être pas fortuit que les produits de beauté se nomment " cosmétiques ". Le mot qui pourrait désigner tous les masques du monde n'est pas insignifiant : rectifier les traits que la nature a disposés, c'est modifier, en même temps qu'une chance ou un destin, l'ordre même du " cosmos " dont le visage, avec ses yeux, ses lèvres, son nez, ses reliefs et ses espaces forme un double minuscule et vertigineux (microcosme).
Les sociétés modernes produisent aussi des masques. Même à son apogée, le carnaval multiplie les allusions au temps présent, et dans les pays noirs, aux côtés des effigies des ancêtres, se profilent celle de Madame l'Ambassadrice ou de Monsieur le gouverneur. Mais carnaval, loup, fard ou masque nègre du gendarme ne forment que les ultimes avatars de la grande coulée du masque sacré. (...)
Ces remarques précisent le statut de cet étrange appareil. Sa fonction est d'annuler les effets du temps et le temps même. Qu'il soit voué à la magie, à l'extase ou au contrôle social, sa vraie tâche n'est-elle pas de réactualiser les événements de l'origine, de les recharger en énergie, de réparer les malheurs et les cicatrices de l'histoire? (...) Le masque est mémoire absolue, en même temps que désir du temps sans mémoire. Ainsi s'expliquent son impérieuse magie, l'hypnose qu'il exerce sur l'Occident moderne et que gisent ses figures pétrifiées sur toutes les plages où vient battre le flot de l'histoire.
G. Lapouge. Article " Masques " Encyclopaedia Universalis vol. 10, p. 593.
DOCUMENT 3: " Eloge de la séduction "
Un destin ineffaçable pèse sur la séduction. Pour la religion, elle fut la stratégie du diable, qu'elle fût sorcière ou amoureuse. La séduction est toujours celle du mal. Ou celle du monde. C'est l'artifice du monde. (...)
Qu'opposent les femmes à la structure phallocratique dans leur mouvement de contestation ? Une autonomie, une différence, une spécificité de désir et de jouissance, un autre usage de leur corps, une parole, une écriture - jamais la séduction. Elles en ont honte comme d'une mise en scène de leur corps, comme d'un destin de vassalité et de prostitution. Elles ne comprennent pas que la séduction représente la maîtrise de l'univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l'univers réel. La souveraineté de la séduction est sans commune mesure avec la détention du pouvoir politique ou sexuel. (...)
Ce n'est jamais non plus la beauté naturelle qui séduit chez l'homme mais la beauté rituelle. Parce que celle-ci est ésotérique et initiatique tandis que l'autre n'est qu'expressive. Parce que la séduction est dans le secret que font régner les signes allégés de l'artifice, jamais dans une économie naturelle de sens, de beauté ou de désir.
Le déni de l'anatomie et du corps comme destin ne date pas d'hier. Il fut bien plus virulent dans toutes les sociétés antérieures à la nôtre. Ritualiser, cérémonialiser, affubler, masquer, mutiler, dessiner, torturer - pour séduire, séduire les dieux, séduire les esprits, séduire les morts. Le corps est le premier grand support de cette gigantesque entreprise de séduction. Ce n'est que pour nous qu'elle prend une allure esthétique et décorative et qu'elle est, du même coup niée en profondeur : la dénégation morale de toute magique du corps prend effet avec l'idée même de décoration. Pour les sauvages pas plus que pour les animaux, ce n'est une décoration: c'est une parure. Et c'est la règle universelle. Celui qui n'est pas peint est stupide, disent les Caduvéo).
Les formes peuvent être pour nous repoussantes : celles élémentaires de se couvrir le corps de boue, celle de déformer la boîte crânienne ou de limer les dents au Mexique, celle de déformer les pieds en Chine, celle de distendre le cou, d'inciser le visage, sans parler des tatouages, des parures vestimentaires, des peintures rituelles, des bijoux, des masques, jusqu'aux bracelets en boîtes de conserve des Polynésiens
Quelque chose de cette métaphysique radicale des apparences, de ce défi de simulation est encore vivant dans l'art cosmétique de tous les temps, et dans l'apparat moderne du maquillage et de la mode. Les Pères de l'Eglise l'ont bien perçu qui l'ont fustigé comme diabolique " S'occuper de son corps, le soigner, le farder, c'est s'ériger en rivale de Dieu et contester le créé." Cette stigmatisation n'a jamais cessé depuis mais elle s'est réfléchie dans cette autre religion qu'est la liberté du sujet et l'essence de son désir. C'est ainsi que toute notre morale réprouve la constitution de la femme en objet sexuel par l'artifice du visage et du corps. Ce n'est plus le jugement de Dieu, c'est le décret de l'idéologie moderne qui dénonce la prostitution de la femme dans la féminité consommatrice, asservie dans son corps à la reproduction du capital " La féminité est l'être aliéné de la femme. " (...) " La femme éperdue de masques, de beauté et de lèvres immuablement fraîches n'est plus productrice de sa vie réelle ", etc., etc. (...)
Le maquillage lui aussi est une façon d'annuler le visage d'annuler les yeux par des yeux plus beaux, d'effacer les lèvres par des lèvres plus éclatantes. Cette " unité abstraite qui rapproche l'être humain de l'être divin ", cette vie " surnaturelle et excessive " dont parle Baudelaire, c'est l'effet de ce simple trait artificiel qui annule toute expression. L'artifice n'aliène pas le sujet dans son être, il l'altère mystérieusement. Il opère cette transfiguration que connaissent les femmes devant leur miroir où elles ne peuvent se maquiller que si elles s'anéantissent où en se maquillant elles obtiennent l'apparence pure d'un être dénué de sens. Par quelle aberration peut-on confondre cette opération " excessive " avec un vulgaire camouflage de la vérité ? Seul le faux peut aliéner le vrai mais le maquillage n'est pas faux, il est plus faux que le faux (comme le jeu des travestis) et par là il trouve une sorte d'innocence, de transparence supérieures.
Jean Baudrillard, De la séduction, Éd. Galilée, 1979
DOCUMENT 4: " La passion mystérieuse de la prêtresse "
La femme est bien dans son droit et même elle accomplit une espèce de devoir en s'appliquant à paraître magique et surnaturelle; il faut qu'elle étonne qu'elle charme; idole elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s'élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et frapper les esprits. Il importe fort peu que la ruse et l'artifice soit connus de tous si le succès en est certain et l'effet toujours irrésistible. C'est dans ces considérations que le philosophe trouvera facilement la légitimation de toutes les pratiques employées dans tous les temps par les femmes pour consolider et diviniser pour ainsi dire leur fragile beauté. L'énumération en serait innombrable; mais pour nous restreindre à ce que notre temps appelle vulgairement maquillage, qui ne voit que l'usage de la poudre de riz si niaisement anathématisé par les philosophes candides a pour but et pour résultat de faire disparaître du teint toutes les taches que la nature y a outrageusement semées et de créer une unité abstraite dans le grain et la couleur de la peau, laquelle unité comme celle produite par le maillot rapproche immédiatement l'être humain de la statue c'est-à-dire d'un être divin et supérieur ? Quant au noir artificiel qui cerne l'œil et au rouge qui marque la partie supérieure de la joue bien que l'usage en soit tiré du même principe du besoin de surpasser la nature le résultat est fait pour satisfaire à un besoin tout opposé. Le rouge et le noir représentent la vie une vie surnaturelle et excessive; ce cadre noir rend le regard plus profond et plus singulier donne à l'œil une apparence plus décidée de fenêtre ouverte sur l'infini; le rouge qui enflamme la pommette augmente encore la clarté de la prunelle et ajoute à un beau visage féminin la passion mystérieuse de la prêtresse.
Charles Baudelaire, " Éloge du maquillage ", 1863.
DOCUMENT 5
Ne peut-on voir dans ce visage fardé l'ultime avatar du masque ? En revêtant la peau d'un éclat de lait, de soleil ou de neige, en chargeant les paupières du bleu de la nuit, le maquillage moderne renouvelle le rite archaïque du masque. Même dégradé, il célèbre les noces du visage humain et de l'univers et n'est-il pas remarquable que les fards portent le nom de " cosmétiques "?
Publicité Carita