SYNTHÈSE DE DOCUMENTS

Vous ferez une synthèse objective à partir des documents joints qui traitent de la mère. Puis dans une conclusion argumentée et concise, vous exprimerez votre opinion sur la question.

Document 1 : Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, chapitre VI "La mère", 1949
Document 2 : Libby Purves, Comment ne pas être une mère parfaite (Ou l'art de se débrouiller pour avoir la paix), 1986.
Document 3 : Victor Hugo, " Le revenant ", Les Contemplations, 1856
Document 4 : Claire Brétecher, Les Mères, 1982

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DOCUMENT 1

Comme l'amoureuse, la mère s'enchante de se sentir nécessaire ; […] ; mais ce qui fait la difficulté et la grandeur de l'amour maternel, c'est qu'il n'implique pas de réciprocité ; la femme n'a pas en face d'elle un homme, un héros, un de-mi-dieu, mais une petite conscience balbutiante, […]; l'enfant ne détient aucune valeur, il ne peut en conférer aucune ; en face de lui la femme demeure seule ; elle n'attend aucune récompense en échange de ses dons, c'est à sa propre li-berté de les justifier. Cette générosité mérite les louanges que les hommes inlassablement lui décernent ; mais la mysti-fication commence quand la religion de la Maternité proclame que toute mère est exemplaire. Car le dévouement ma-ternel peut être vécu dans une parfaite authenticité ; mais, en fait, c'est rarement le cas. Ordinairement, la maternité est un étrange compromis de narcissisme, d'altruisme, de rêve, de sincérité, de mauvaise foi, de dévouement, de cynisme.
Le grand danger que nos mœurs font courir à l'enfant, c'est que la mère à qui on le confie pieds et poings liés est presque toujours une femme insatisfaite : sexuellement elle est frigide ou inassouvie ; socialement elle se sent infé-rieure à l'homme ; elle n'a pas de prise sur le monde ni sur l'avenir; elle cherchera à compenser à travers l'enfant toutes ces frustrations ; quand on a compris à quel point la situation actuelle de la femme lui rend difficile son plein épa-nouissement, combien de désirs, de révoltes, de prétentions, de revendications l'habitent sourdement, on s'effraie que des enfants sans défense lui soient abandonnés. Comme au temps où tour à tour elle dorlotait et torturait ses poupées, ses conduites sont symboliques : mais ces symboles deviennent pour l'enfant une âpre réalité. Une mère qui fouette son enfant ne bat pas seulement l'enfant, en un sens elle ne le bat pas du tout : elle se venge d'un homme, du monde, ou d'elle-même ; mais c'est bien l'enfant qui reçoit les coups.
A côté des mères franchement sadiques, il en est beaucoup qui sont surtout capricieuses ; ce qui les enchante c'est de dominer ; tout petit, le bébé est un jouet : si c'est un garçon elles s'amusent sans scrupule de son sexe ; si c'est une fille elles en font une poupée ; plus tard, elles veulent qu'un petit esclave leur obéisse aveuglément : vaniteuses, elles exhi-bent l'enfant comme un animal savant ; jalouses et exclusives, elles l'isolent du reste du monde. Souvent aussi une femme ne renonce pas à être récompensée des soins qu'elle donne à l'enfant : elle modèle à travers lui un être imagi-naire qui la reconnaîtra avec gratitude pour une mère admirable et en qui elle se reconnaîtra. Quand Cornélie* mon-trant ses fils disait avec fierté : " Voilà mes joyaux ", elle donnait le plus néfaste exemple à la postérité ; trop de mères vivent dans l'espoir de répéter un jour ce geste orgueilleux ; et elles n'hésitent pas à sacrifier à cette fin le petit individu de chair et d'os dont l'existence […] ne les comble pas. Elles lui imposent de ressembler à leur mari ou au contraire de ne pas lui ressembler, ou de réincarner un père, une mère, un ancêtre vénéré... Cet entêtement éducateur et le sadisme capricieux dont j'ai parlé se mélangent souvent ; la mère donne comme prétexte à ses colères qu'elle veut " former l'enfant "; et inversement l'échec de son entreprise exaspère son hostilité.
Une autre attitude assez fréquente et qui n'est pas moins néfaste à l'enfant, c'est le dévouement masochiste ; certaines mères, pour compenser le vide de leur coeur et se punir d'une hostilité qu'elle ne veulent pas s'avouer, se font les es-claves de leur progéniture ; elles cultivent indéfiniment une anxiété morbide, elles ne supportent pas que l'enfant s'éloigne d'elles ; elles renoncent à tout plaisir, à toute vie personnelle, ce qui leur permet d'emprunter une figure de victime ; et elles puisent dans ces sacrifices le droit de dénier ainsi à l'enfant toute indépendance ; ce renoncement se concilie facilement avec une volonté tyrannique de domination -, la mater dolorosa fait de ses souffrances une arme dont elle use sadiquement ; ses scènes de résignation engendrent chez l'enfant des sentiments de culpabilité qui sou-vent pèseront sur lui toute sa vie : elles sont plus nocives encore que des scènes agressives. Ballotté, déconcerté, l'en-fant ne trouve aucune attitude de défense : tantôt des coups, tantôt des larmes le dénoncent comme criminel. La grande excuse de la mère c'est que l'enfant est bien loin de lui apporter cet heureux accomplissement d'elle-même qu'on lui a promis depuis sa propre enfance : elle s'en prend à lui de la mystification dont elle a été victime et qu'innocemment il dénonce.
Le rapport de la mère avec ses enfants se définit au sein de la forme globale qu'est sa vie : il dépend de ses relations avec son mari, avec son passé, avec ses occupations, avec soi-même ; c'est une erreur néfaste autant qu'absurde de prétendre voir dans l'enfant une panacée universelle. La femme équilibrée, saine, consciente de ses responsabilités est seule capable de devenir une "bonne mère". C'est un leurre décevant que de rêver atteindre par l'enfant une plénitude, une chaleur, une valeur qu'on n'a pas su créer soi-même ; il n'apporte de joie qu'à la femme capable de voir avec dés-intéressement le bonheur d'un autre, à celle qui sans retour sur soi cherche un dépassement de sa propre exis-tence.

Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, chapitre VI "La mère", 1949

*Cornélie: matrone romaine, fille de Scipion l'Africain, elle épouse Tibère et refuse de se remarier après la mort de son mari; elle se consacre entièremen,t à l'éducation de ses enfants. Lorsqu'on demandait à voir ses bijoux, elle montrait ses enfants en disant: "Voici mes bijoux!".

DOCUMENT 2

Le devoir d'une mère est assez clair. Il faut être parfaite. Les mères, nous le savons toutes, sont des figures sacrées. Ce sont des saintes, à la fois douces, aimantes et attentives, qui savent faire preuve d'abnégation. Elles sont toujours là. Leur sein est tendre, et leur patience infinie. Une mère ressemble au pélican de la légende, qui s'entrouvre la poitrine pour nourrir ses petits. Toute mère sacrifierait sa vie pour son enfant...
Bon, d'accord, ce n'est pas faux. je suis mère, et moi aussi, je sacrifierais ma vie pour mes enfants. Mais je ne vois pas pourquoi je le ferais tous les jours. Sous l'habit de la mère se trouve un être ordinaire et maussade. On ne sait mal-heureusement pas encore fabriquer sur commande des saintes qui se sacrifient en toute sérénité. N'importe quelle femme aventurière, insouciante, égoïste, risque fort de se retrouver coiffée d'une auréole de mère.
Et le fait de passer d'un égoïsme sain au statut d'ange maternel ne va pas sans douleur. C'est un peu comme si un pa-pillon essayait de retourner dans sa chrysalide. C'est de cette transition dont je parle dans ce livre.
La nature n'est pas innocente dans tout ça. Au début, on est tenté par l'image du parfait pélican. À la naissance de son enfant, la femme moyenne devient maladivement altruiste. Le nourrisson est là, dans son berceau en plastique, et l'hypnotise de ses yeux bleus tout ronds. Même si elle a mai partout, si la tête lui tourne, elle se soumettra à la volonté de son bébé, oubliant sa fatigue pour satisfaire ses exigences. Lui, pendant ce temps, est tout occupé à téter, il décide de ses heures de sommeil sans en référer à quiconque, mouille ses couches quand ça lui chante et se nourrit de façon excentrique - trois tétées en une heure, et puis plus rien pendant des lustres. Placez le moindre obstacle sur le chemin de son inexorable volonté, et il se met à hurler avec une vigueur soigneusement calculée, qui lui vaut une obéissance maternelle immédiate. Il exige qu'on lui fasse la causette au beau milieu de la nuit, mais il s'endort comme un malotru quand Grand-mère lui chante sa plus belle berceuse. Il n'a ni manières ni considération ni sens des responsabilités. Il se contente de grandir.
Face à ce tyran, vous lâchez tout et vous vous laissez mener à la baguette, toute au service du bébé, oubliant que vous avez un jour pu avoir des envies bien à vous.
Au début, c'est normal. Dans les premiers mois qui suivent la naissance, ne vous attendez pas à faire plus que survi-vre. C'est à peine si, de temps en temps, vous pourrez siroter un verre en paix devant la télévision.
Le problème, c'est que cette négation de soi a tendance à devenir une habitude, renforcée par l'image sentimentale que les mères se font de la maternité. Il est raisonnable d'allaiter à la demande; mais il l'est beaucoup moins de conti-nuer jusqu'à ce que vos chères têtes blondes aient dix-huit ans, de faire le ménage après leurs fêtes ou de leur prêter votre voiture tous les samedis soir.
Dès le début, les mères en font trop. Elles quittent leur maison par moins trente, flanquées d'enfants emmitouflés comme des Esquimaux, mais trop préoccupées pour songer à enfiler leur propre manteau. Elles s'interrompent toutes les dix secondes pour moucher un nez ou répondre à une petite voix insistante. Elles font des kilomètres à pied dans le blizzard pour acheter de la peinture (ça m'est arrivé une fois). Après quelques années de ce régime, elles se retrouvent fagotées comme des clochardes et se répandent en excuses devant n'importe qui. Car les mères les plus radicalement altruistes, celles qui n'ont pas de satisfactions propres, sont souvent celles qui se sentent les plus coupables et les plus déprimées.
On tire pourtant d'énormes satisfactions à être parent. C'est amusant de voir grandir un enfant, de lui sourire, de lui parler et d'inventer des tas de petits jeux insensés avec des vieux bouts de tuyau et des seaux remplis de sable. Mais c'est aussi un boulot dingue. Et pas moyen de s'y soustraire. Il arrive même certaines nourrices chevronnées fondent en après leur premier enfant lorsqu'elles comprennent que désormais c'est pour la vie. Une mère peut travailler jusqu'à dix-huit heures par jour, si elle se laisse faire.
Mais pourquoi se laisser faire ? Pourquoi ne pas chercher à gagner du temps quand c'est possible ? Pourquoi ne pas soumettre de temps en temps le bébé au rythme qui vous arrange ? Les saintes n'ont-elles pas aussi le droit de se repo-ser ?

Libby Purves, Comment ne pas être une mère parfaite (Ou l'art de se débrouiller pour avoir la paix), 1986.


DOCUMENT 3

La mère dont je vais vous parler demeurait
A Blois; je l'ai connue en un temps plus prospère;
Et sa maison touchait à celle de mon père.
Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.
On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait.
Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie.

Ce premier-né couchait dans un berceau de soie;
Sa mère l'allaitait; il faisait un doux bruit
A côté du chevet nuptial ; et, la nuit,
La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre,
Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre,
Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil,
Penchée, elle écoutait dormir l'enfant vermeil.
Dès l'aube, elle chantait, ravie et toute fière.
Elle se renversait sur sa chaise en arrière,

Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait,
Et souriait au faible enfant, et l'appelait
Ange, trésor, amour; et mille folles choses.
Oh ! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses !
Comme elle leur parlait ! l'enfant, charmant et nu,
Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu,
Joyeux, de ses genoux montait jusqu'à sa bouche.

Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche,
Il grandit. Pour l'enfant, grandir, c'est chanceler.
Il se mit à marcher, il se mit à parler,
Il eut trois ans; doux âge, où déjà la parole,
Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole.
Et la mère disait : " Mon fils ! " et reprenait :
" Voyez comme il est grand ! il apprend; il connaît
Ses lettres. C'est un diable ! Il veut que je l'habille
En homme; il ne veut plus de ses robes de fille;
C'est déjà très méchant, ces petits hommes-là
C'est égal, il lit bien ; il ira loin ; il a
De l'esprit ; je lui fais épeler l'Évangile. "
Et ses yeux adoraient cette tète fragile,
Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant,
Elle sentait son cœur battre dans son enfant.

Victor Hugo, " Le revenant ", Les Contemplations, 1856

DOCUMENT 4

Claire Brétecher, Les Mères, 1982