SYNTHÈSE DE DOCUMENTS

Document 1 : Katia Vilarasau, "La lecture, une affaire de famille", Valeurs Mutualistes, n°213, septembre 2001.
Document 1 : Anne Diatkine, "Mamadou N'dongo, lecteur", Libération, le 13/10/2000.
Document 1 : Robert Escarpit, "La faim de lire", article paru dans Le courrier de l'UNESCO, 1973.
Document 1 : Jules Vallès (1832-1885), L'Enfant, 1879.

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DOCUMENT 1

LA LECTURE, UNE AFFAIRE DE FAMILLE

Le goût des livres s'acquiert-il dans l'enfance ? C'est ce que démontre une enquête de l'INSEE, " La lecture, une affaire de famille ", parue en mai dans Insee Première, n°777. Elle révèle que les deux tiers des gros lecteurs d'aujourd'hui lisaient déjà entre 8 et 12 ans (période de référence choisie pour cette étude). A l'opposé, La moitié des non-lecteurs actuels ne lisait pas davantage à cette époque de la vie !
Le facteur familial apparaît prépondérant. " Le fait pour l'enfant de voir ses deux parents lire, mais aussi d'avoir des parents qui discutent avec lui de ses lectures, l'amène de façon quasi assurée à lire à l'âge adulte ", commente Hélène Michaudon, au-teur de L'enquête. L'école a aussi une influence : plus les personnes réussissent dans leurs études, plus elles sont familières des livres. Ainsi, 59% des détenteurs d'un diplôme équivalent ou supérieur au baccalauréat étaient des lecteurs réguliers entre 8 et 12 ans ; seuls 19% des sans diplôme avaient le même comportement. Mais là aussi, la famille a son mot à dire. " On trouve deux fois plus de lecteurs parmi ceux qui étaient à la fois aidés, contrôlés et encouragés par leurs parents dans leur travail sco-laire que parmi ceux qui n'avaient aucun soutien. Les familles qui se montraient favorables à la poursuite des études favori-saient également la pratique de la lecture chez leurs enfants. Même lorsque les parents n'étaient que peu diplômés, mais atta-chaient de l'importance à l'école, les enfants étaient plus souvent lecteurs. " Toutefois, précise l'étude, la lecture n'est pas " seulement une activité rentable en milieu scolaire, et à ce titre, encouragée par des parents sensibilisés à importance des étu-des ". Elle est aussi une pratique " légitime " dans tes familles bénéficiant d'un capital culturel élevé. Autre constante : la lec-ture fait toujours plus recette auprès du sexe féminin. Les filles lisent davantage dans Leur enfance (72%, contre 57% des gar-çons), et plus assidûment.
Une influence qui s'affaiblit

Cependant, observe Hélène Michaudon, " il n'y a pas déterminisme complet ". Si la transmission par imitation est importante, elle n'a pas vertu de loi : 28% des enfants de parents non-lecteurs étaient des lecteurs réguliers ; à l'opposé, 18% des enfants qui ont " été à bonne école " n'ouvraient jamais un livre ! De plus, chez tes jeunes générations, l'influence parentale semble perdre de sa force, les individus de moins de 40 ans aujourd'hui étant " plus enclins à prendre le contre-pied de l'attitude parentale, dans un sens comme dans l'autre ". Mais quand les enfants font par la suite des études, " ils reprennent plus facilement à leur compte les habitudes parentales de lecture, ou les acquièrent s'ils n'en avaient pas l'exemple ". L'école perd aussi de son em-prise : " On compte moins de gros lecteurs chez diplômés qu'il y a une trentaine d'années, constate Hélène Michaudon. Sans doute parce que les matières scientifiques et techniques ont pris le pas sur les matières littéraires. A l'opposé, les jeunes non-diplômés sont davantage lecteurs que ceux qui étaient dans la même situation il y a trente ans. Car la production croissante d'ouvrages destinés aux jeunes permet à ceux, moins spontanément tournés vers la lecture, de trouver tout de même des livres à leur goût. " Enfin, la télévision ne semble pas avoir autant de poids qu'on peut l'imaginer : " Parmi les enfants qui en font un usage intensif, on trouve de gros lecteurs aussi bien que des réfractaires aux livres."

Katia Vilarasau, "La lecture, une affaire de famille", Valeurs Mutualistes, n°213, septembre 2001.

DOCUMENT 2

MAMADOU N'DONGO, LECTEUR : " J'entends la voix qui raconte "

Mamadou N'Dongo avertit : " Non seulement je lis tout le temps, mais de plus je suis écrivain. " Il a publié ces deux dernières années un recueil de nouvelles, L'histoire qui s'amouracha d'une âme, et un roman, l'Errance de Sidika Bâ, à L'Harmattan, qui ont reçu " un accueil très encourageant ". On insiste : " Ecrivain ? Mais encore ? " Il réplique : " Ecrivain. C'est tout. Ecrivain à plein temps. " Mamadou concède qu'il a d'autres occupations alimentaires…
Rien ne laisse deviner que Mamadou n'a pas toujours été un grand lecteur, ou même un lecteur tout court, ni qu'il a grandi dans une cité à Drancy et qu'il était " un échec scolaire " jusqu'à ses 18 ans. Jusque-là, Mamadou était un cancre. " La scolarité nous tirait vers le bas. C'était décourageant de sentir qu'on était pris pour des idiots. " Les livres, " c'était les autres ". Son père, à la retraite aujourd'hui, était chauffeur livreur, sa mère, femme au foyer. Les livres n'étaient pas des objets hostiles. " J'aimais beaucoup leur forme. Surtout les dictionnaires, avec leurs illustrations et tous ces mots expliqués. " Simplement, c'étaient de grands absents.
Aujourd'hui, Mamadou affiche syntaxe impeccable, diction pure, mots qui coulent sans défaillance. (…).
Que s'est-t-il passé pour que Mamadou se mette à dévorer Proust, Faulkner, Dostoïevski ? Simple… Pendant des années, à chaque saison froide, il allait en bande à la bibliothèque pour se réchauffer. Les garçons désespéraient les bibliothécaires, qui essayaient de les inciter à la lecture. En vain. Mais un jour, surprise, Mamadou feuillette au hasard un livre dont la quatrième de couverture lui plaît : Hercule Poirot contre ABC. Mamadou garde encore en mémoire la stupéfaction de la bibliothécaire. " Ma famille était partie en Afrique où je devais les rejoindre. J'étais seul à la maison. Les deux télés sont tombées en panne. Je m'ennuyais. " Les deux télés en panne, comme une bonne fée incitant à la lecture?? Après cet Hercule Poirot, malgré les télés réparées, Mamadou récidive. Il emprunte des polars et de la science-fiction. " Jusqu'au moment où j'en ai eu marre. Toujours les mêmes histoires, racontées de la même manière. " De nouveau, Mamadou s'approche des bibliothécaires et leur demande si elles n'ont pas un livre qui va l'intéresser réellement. " Elles ont réfléchi très longtemps. " Avant de lui proposer un ouvrage d'Edgar Allen Poe. " Il utilisait des mots que je ne connaissais pas. Je me suis mis à les insérer dans la conversation. Mes amis me traitaient de pédant. " Déjà, lorsqu'il commence à fréquenter la bibliothèque sans prétexte de météo, Mamadou doit affronter les quolibets : " T'es au courant qu'il n'y a pas d'images ? C'est épais ! "
" Ça se mérite. "

Depuis ses 18 ans, Mamadou lit en moyenne quatre livres par semaine. Sans diplôme, il décroche un emploi de concierge qui lui en laisse le temps. Avec son salaire, il se paye des cours particuliers, les cours Dagan, prodigués par une vieille dame qui enseigne l'histoire de l'art, l'écriture de scénario et la littérature. C'est cette enseignante qui l'incite à s'accrocher à Descends, Moise, de Faulkner. "Elle me disait : " Les grands auteurs, ça se mérite. "" Et je me suis mis dans la peau du personnage."
Nouvelles sensations

" Quand j'ai lu Proust, j'ai vu qu'il y avait des propositions de mots, de phrases, de sensations. Ça m'a appris à nommer. Quand j'étais petit, j'avais horreur de l'écrit. Pour moi, la littérature est du domaine de l'oral. J'entends la petite voix qui raconte. ".

Anne Diatkine, "Mamadou N'dongo, lecteur", Libération, le 13/10/2000.


DOCUMENT 3

Le vrai problème de la non-lecture se situe au niveau des adultes et particulièrement au niveau des jeunes adultes qui sont plus vulnérables que d'autre à la rechute dans " l'analphabétisme technique " qu'entraîne l'absence de pratique de la lecture. La période de vulnérabilité se situe à des âges variables et d'autant plus tôt que les études ont été plus courtes.
Cependant la fragilité des habitudes de lecture a d'abord des causes plus lointaines qui remontent à l'enfance pré-scolaire. C'est probablement durant cette période que s'élaborent les attitudes fondamentales envers les livres. Comme on l'a souvent montré, l'enfant qui aborde la fréquentation des livres avec le début de sa vie scolaire, a tendance à associer la pratique de la lecture avec le monde de l'école, surtout s'il ne la rencontre pas dans son milieu familial. Si la scolarité est difficile ou peu satisfaisante, cela peut entraîner un dégoût de la lecture qui se traduit par un abandon total une fois les études terminées. Il est donc extrêmement important que le livre entre dans la vie de l'enfant avant l'âge scolaire et s'insère dès ce moment dans ses jeux et ses activités quotidiennes.
Dès la fin de la scolarité, les obstacles à la lecture se multiplient. Parmi les premiers, le manque de temps est en général la grande excuse invoquée pour ne pas lire. Elle n'est le plus souvent que le masque d'une aliénation plus profonde et plus multi-forme. On peut même se demander si la lecture est jamais véritablement perçue comme un loisir dans la masse des lecteurs, du moins au même titre que le sport ou la télévision. Il est cependant important de tenir compte de l'équilibre travail-loisir dans la mesure où la fatigue est l'une des causes les plus fréquentes de non-lecture. Mais là aussi, il faut être prudent. Si la fatigue phy-sique du manuel ou le " stress " du cadre sont effectivement des obstacles à l'effort que suppose la plus anodine des lectures, on constate qu'un nombre important de personnes (exerçant surtout des métiers intellectuels) déclarent à la fois lire peu parce qu'elles sont fatiguées mais lire pour se reposer. On retiendra donc qu'une certaine disponibilité est nécessaire à la pratique de la lecture et qu'elle dépend non seulement des horaires et des conditions de travail mais de tout le cadre de l'existence : habitat, niveau de vie, sécurité de l'emploi, etc. On retiendra aussi que cette disponibilité à elle seule n'est pas suffisante.
Le caractère négatif de l'association du livre au travail scolaire, signalé plus haut, n'est qu'un cas particulier des nombreux stéréotypes sociaux qui s'opposent à la pratique de la lecture. L'antique méfiance, et donc le mépris, envers une occupation qui ne met en œuvre aucune des traditionnelle qualités viriles, a pu s'atténuer, se nuancer, changer de langage, elle n'en n'est pas moins répandue de façon latente dans beaucoup de milieux. Une attitude assez répandue est de considérer que la lecture est "bonne pour les autres", et en particulier - avec une subtile nuance d'hostilité - pour ceux qui n'ont rien de mieux à faire. Or, toute lecture étant, dans une certaine mesure, active, il faut vouloir lire pour lire. Une des principales causes de la non-lecture est que, malgré les progrès de l'éducation et la généralisation des études, le livre, pour la masse, reste un étranger.

Robert Escarpit, "La faim de lire", article paru dans Le courrier de l'UNESCO, 1973.


DOCUMENT 4

Le narrateur est un écolier puni, enfermé par un "petit pion" dans une salle d'étude déserte, et qui s'ennuie.

Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.
Dans une fente, un livre : j'en vois le dos, je m'écorche les ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en cassant un pupitre, j'y arrive ; je sens le volume et je regarde le titre :
ROBINSON CRUSOÉ
Il est nuit.
Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ? quelle heure est-il ?
Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore ! Je frotte mes yeux, je tends mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.
J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse : je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la cervelle et jusqu'au fond du cœur ; et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tète longue d'un peuplier comme le mât du navire de Crusoé ! Je peuple l'espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes ; debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je me demande où je ferai pousser du pain...
La faim me vient : j'ai très faim.
Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale de l'étude ? Comment faire du feu ? J'ai soif aussi. Pas de bananes ! Ah ! lui, il avait des limons frais ! Justement j'adore la limonade !
Clic, clac ! On farfouille dans la serrure.
Est-ce Vendredi ? Sont-ce des sauvages ?
C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait oublié, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si c'est moi qui les ai mangés.
Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme ! Il me retrouve gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse ; il s'excuse de son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un bon feu et de me réchauffer.

Jules Vallès (1832-1885), L'Enfant, 1879.