SYNTHÈSE DE DOCUMENTS
Doc. 1 : Jean-Yves Nau, " Pour quelles raisons pourrait-on vouloir cloner l'être humain ? "
Le Monde, 04/01/03.
Doc. 2 : Michel Revel, " Pour un clonage reproductif humain maîtrisé ",
Le Monde, 03/01/03.
Doc. 3 : Israël Nisand, " Le clonage reproductif, crime contre l'humanité ",
Le Monde, 01/01/03.
Doc. 4 : Daniel Sibony, " Quoi de neuf à l'origine du monde? " ,
Libération, 30/08/1998.
Doc. 5 : images provenant de
Sciences humaines &
Le Courier international.
Dessins de presse internationaux sur le thème du clonage (THE CARTOON WEB).
"Demain les clones?" un article de M. Revel, Libération, 27 février 2003.
DOCUMENT 1
L'annonce de la première création d'un enfant par clonage reproductif relance le débat sur l'usage, à des fins médicales, de cette technique. Malgré les condamnations qu'elle suscite et l'existence de solutions alternatives, elle pourrait répondre à certaines situations.
Si, comme l'affirment les responsables du mouvement raélien, un enfant est bel et bien né, au lendemain de Noël, neuf mois après avoir été conçu par la technique du clonage du noyau d'une cellule somatique de sa "mère", les questions posées par cette première ne pourront se limiter la légitimité ou de la criminalisation de cette pratique dans l'espèce humaine. Parallèlement aux considérations philosophiques, religieuses et morales, il faut en effet compter avec les arguments scientifiques et médicaux avancés pour, le cas échéant, justifier le recours à ce procédé.
On connaît les principaux objectifs visés par les équipes de biologistes qui, depuis un demi-siècle, cherchent à reproduire par clonage des animaux, et notamment, depuis la création de Dolly en 1996, des mammifères, qu'ils soient d'élevage ou de laboratoire. Il s'agit essentiellement d'une démarche justifiée par des impératifs économiques : reproduction à l'identique - et sans limite - de mammifères présentant des caractéristiques biologiques (qualité du lait, de la viande, de la toison, aptitudes à résister à certaines pathologies, etc) intéressant les éleveurs et différentes industries. Il s'agit aussi de réduire le nombre d'animaux de laboratoire, utilisés dans de multiples domaines de recherche, notamment en toxicologie, en pharmacologie ou en vaccinologie, en disposant de spécimens ne présentant plus de différences génétiques compliquant la tâche des chercheurs.
D'autres équipes s'intéressent, d'un point de vue plus fondamental, à une question clef de la biologie : celle du développement de l'embryon, puis à la différenciation des cellules qui le composent. De ce point de vue, le clonage constitue un outil inespéré et promis à un large usage.
Qu'en est-il chez l'homme ? Plusieurs situations fort différentes pourraient, en théorie, justifier que l'on puisse envisager la création d'un être humain à partir de la technique du transfert d'un noyau d'une cellule prélevée chez une personne adulte ou non.
Réponse thérapeutique à des formes de stérilité aujourd'hui incurables.
C'est la principale justification avancée par le gynécologue obstétricien romain Severino Antinori. Si elles ne sont pas très fréquentes du fait du très large développement des techniques d'assistance à la procréation, ces formes de stérilité existent néanmoins. Elles concernent notamment des personnes souffrant d'anomalies sévères de leurs organes génitaux ou encore d'ambivalence sexuelle. Force est ici de reconnaître que l'enfant qui serait ainsi conçu à partir du noyau d'une cellule somatique ne disposerait pas d'un patrimoine héréditaire issu d'un homme et d'une femme. A ce titre, cette réponse ne peut être assimilée aux techniques actuelles de traitement de la stérilité. On peut d'autre part penser que certaines des formes, aujourd'hui incurables, de stérilité pourraient demain ne plus l'être. C'est notamment le cas des femmes dont la fonction ovarienne est gravement déficiente ou qui souffrent de ménopause précoce, pour lesquelles la mise en culture de cellules ovocytaires immatures pourrait fournir une réponse thérapeutique.
Prévention de la conception d'enfants pouvant souffrir de certaines affections génétiques au sein de couples connus pour être exposés à un risque de transmission.
Comme dans le cas précédent, l'enfant ainsi conçu serait le clone soit de l'homme soit de la femme. Mais d'autres solutions existent avec le diagnostic prénatal ainsi que le développement d'une technique - le diagnostic pré-implantatoire - qui permet d'effectuer un tri génétique d'embryons conçus in vitro avant d'être implantés dans l'utérus maternel. Divers procédés sont d'autre part en cours de développement, permettant d'effectuer un choix du sexe de l'enfant à naître en cas de risque de transmission de maladies génétiques liées au sexe. On peut d'autre part espérer que les progrès de la thérapie génique pourront fournir des réponses à des affections génétiques aujourd'hui incurables.
(Re)création d'un enfant décédé chez lequel des cellules somatiques auraient été prélevées avant la mort.
Il s'agit là de l'une des situations les plus fréquemment évoquées dans l'opinion quand on s'interroge sur les possibles usages du clonage reproductif dans l'espèce humaine. On peut penser que, si une telle offre existait, elle susciterait de nombreuses demandes émanant de familles n'ayant pas achevé leur travail de deuil. Cette situation peut être rapprochée des premières naissances d'enfants conçus in vitro et implantés dans l'utérus en fonction de leurs caractéristiques immunitaires afin de pouvoir disposer du matériel biologique compatible - de la moelle osseuse - indispensable au traitement d'un enfant atteint d'une forme de leucémie (Le Monde du 5 octobre 2000).
Refus délibéré de la reproduction sexuée.
C'est le cas de figure de femmes - ou de couples de femmes homosexuelles - qui pourraient formuler la demande de donner la vie en s'affranchissant totalement d'une relation sexuelle avec un homme, d'insémination artificielle ou du recours à une fécondation in vitro. On notera que les responsables du mouvement raélien ont annoncé que les deux prochaines naissances annoncées d'enfants clonés correspondaient à ces deux dernières situations. Pour les couples d'hommes homosexuels, le clonage n'évite pas l'intervention d'une femme.
Quête fantasmatique de l'immortalité.
Elle repose sur l'idée que le fait de créer son propre clone - qui, le moment venu, pourra faire de même - équivaut à une forme de perpétuation infinie de la personne physique, voire de sa conscience. Dans ce contexte, certains vont jusqu'à invoquer un nouveau droit : celui, pour tout être humain, de disposer des moyens qui permettront de faire que son génome puisse, après sa mort, continuer à participer à la grande aventure du vivant.
Jean-Yves Nau, " Pour quelles raisons pourrait-on vouloir cloner l'être humain ? " Le Monde, 04/01/03.
DOCUMENT 2
La compagnie Clonaid affiliée à la secte Raël a-t-elle réellement provoqué une grossesse d'une femme puis la naissance d'un bébé par la technologie du clonage reproductif ? Un scepticisme certain est de mise, puisque la seule publication scientifique existante rapportait en janvier 2002 que sur 71 ovules humains utilisés pour des essais de fertilisation par injection du noyau d'une cellule adulte, aucun ne s'est développé jusqu'au stade où il aurait été possible de l'implanter dans l'utérus, condition indispensable pour déclencher une grossesse.
La méthode scientifique exige que l'on présente des preuves expérimentales rigoureuses. Comment croire celui qui affirme avoir réussi s'il ne montre pas en quoi sa méthode est meilleure ? Mais, en admettant la véracité d'une réelle procréation par clonage, il est intolérable qu'une telle expérimentation soit faite sur l'homme avant d'avoir apporté la preuve que cette méthode est fiable et ne comporte pas de dangers graves pour l'enfant.
Or le monde scientifique sait, et cela a été établi par une commission spéciale de l'Académie nationale des sciences des Etats-Unis, que les résultats de ce type de clonage chez l'animal montrent que la méthode est dangereuse et échoue fréquemment ou est suivie par un développement qui n'est pas entièrement normal, ainsi que le démontrent, entre autres, des tests sur l'expression génique chez la souris clonée. L'éthique médicale et les régulations en vigueur interdisent formellement d'employer chez l'homme, même avec son consentement, une procédure ou un médicament dont la sûreté et l'efficacité n'ont pas été démontrées chez l'animal.
Une telle utilisation du clonage reproductif est donc une intolérable expérimentation sur l'homme et une violation des règles bioéthiques qui, il faut le rappeler, sont issues du procès de Nuremberg sur les atrocités des médecins nazis.
La solution est-elle donc d'interdire toute forme de clonage, et toutes recherches pouvant mener au clonage chez l'homme, comme le demandent le président George W. Bush et une proposition américaine au comité de l'ONU dont l'intention était une convention internationale n'interdisant que le clonage reproductif ? Au contraire, la démarche scientifique aurait demandé qu'on autorise et même encourage les recherches pour déterminer s'il est possible, et dans quelles conditions, d'obtenir qu'un œuf fécondé par transfert de noyau d'une cellule adulte (donc clonée) réalise les premiers stades du développement en laboratoire d'une manière absolument normale, comme le font les embryons obtenus par fécondation spermatique. Ces recherches scientifiques pourraient faire partie intégrante de ce qu'on appelle le clonage thérapeutique. (…)
Le rapport du comité international de bioéthique (CIB) de l'Unesco sur les cellules souches d'embryons humains propose une approche pluraliste, qui définit pour les Etats qui l'autoriseraient les modalités de recherches sur le clonage dit thérapeutique, notamment la source des ovules assez nombreux nécessités pour ces recherches. Israël a été un des premiers pays à se doter d'une loi (1998) qui interdit le clonage reproductif pour créer un être humain entier, mais n'inclut pas d'interdit contre le clonage sans implantation dans l'utérus. Une situation semblable existe au Royaume-Uni et dans d'autres pays européens, bien qu'une résolution de l'Union européenne (1998) interdise même ces buts thérapeutiques.
La loi en Israël établit une commission dont le rôle est de suivre l'avancement de la médecine reproductive, et de conseiller le gouvernement sur la nécessité ou non de prolonger la loi, dont la durée a été fixée à l'origine à cinq ans. Ceci pour permettre un débat éthique, philosophique, religieux et social sur tous les aspects de cette nouvelle technologie du clonage et évaluer son éventuel intérêt médical et son impact sur la dignité humaine. (…). Un débat sérieux mené au niveau bioéthique et médical est essentiel pour ne pas laisser la tribune aux illuminés et aux charlatans.
En effet, un des dommages les plus graves causés par la secte des raéliens, d'inspiration extraterrestre, est de présenter le clonage comme une recherche d'immortalité. Cela dérive d'une croyance extrême dans un déterminisme génétique qui n'a aucune base scientifique. Le clonage reproductif, biologiquement parlant, donnerait naissance à un enfant qui serait le jumeau génétique du parent contribuant au noyau utilisé pour la fécondation. Deux vrais jumeaux ne sont pas une même personne dupliquée ; leurs capacités cognitives montrent une corrélation de 50 %, haute il est vrai, mais laissant 50 % de liberté façonnée par l'éducation, l'environnement et l'expérience personnelle de chacun. Les dizaines d'années qui sépareraient l'enfant cloné de son parent accentueraient encore la différence entre eux. Les gènes donnent des prédispositions, mais on ne peut cloner ni la personnalité ni l'âme humaine. "Je pense donc je suis." Un autre, même mon jumeau, ne peut pas être moi-même, et bien moins me rendre immortel.
Similairement, présenter le clonage comme un moyen de restituer un enfant mort est une cruelle gageure : même s'il y a une ressemblance physique, la personne disparue ne sera jamais remplacée. Cloner la beauté ? Même la beauté n'est pas entièrement physique et dépend d'un désir actif de plaire.
Il est extrêmement regrettable que le débat sur le clonage prenne comme base l'existence d'une prédétermination génétique, qui nierait le libre-arbitre, la libre volonté et la responsabilité. Un vrai débat sur le clonage devrait se préoccuper de ses applications médicales, comme la possibilité d'enfanter pour un couple stérile qui ne veut pas utiliser une banque anonyme de sperme ou un don d'ovule en dehors du couple. Ou la possibilité d'assurer la non-transmission du gène cause d'une maladie héréditaire dans un couple à haut risque.
Si, grâce à une recherche non reproductive, le clonage pouvait être démontré comme méthode sûre et efficace, de telles applications pour certains cas bien délimités seraient-elles contraires à la dignité humaine ? L'enfant cloné naît comme tout humain d'une femme enceinte qui l'a porté (et l'on voit bien que rien dans la petite Eve raélienne ne permet de voir qu'elle résulte d'un clonage, hors les tests génétiques promis). On objectera qu'il s'agit d'une instrumentalisation, ou de l'abandon de la reproduction sexuée. Certes le clonage ne devra jamais être utilisé en masse, seulement dans des indications médicales précises que définira l'éthique médicale. La fécondation en éprouvette a été elle aussi considérée à ses débuts comme instrumentalisation et offense à la dignité humaine, et elle est encore inacceptable pour ceux qui considèrent l'œuf fécondé comme une personne. Néanmoins, la FIVE est acceptée dans de nombreux pays et a aidé des millions de couples dans le monde à enfanter. L'humanité continuera à se reproduire naturellement par accouplement sexuel, même si, dans des indications médicales précises, des méthodes moins naturelles sont autorisées. C'est l'essence même de la médecine que de corriger la nature là où elle fait défaut, mais bien sûr de ne le faire que dans le respect des droits de l'homme. La Charte des droits de l'homme inclut notamment le droit de bénéficier des avancements de la science. (…)
Les initiatives politiques nationales ou à l'ONU sont compréhensibles, surtout pour éviter les actions irresponsables d'apprentis sorciers clandestins dont nous sommes témoins.
Mais il est essentiel de ne pas diaboliser la science, qui ne fait que proposer des possibilités qu'il est du devoir de l'homme d'utiliser pour le bien, renforçant ainsi la dignité humaine, afin de réparer la nature et agir comme associé à la Création, selon une expression chère à la pensée juive. (…) C'est aussi la meilleure voie pour déterminer si la technologie du clonage peut être applicable sans dangers en médecine reproductive. Une bioéthique pluraliste permettrait alors de définir les limites du permissible dans ses applications médicales.
Michel Revel, " Pour un clonage reproductif humain maîtrisé ", Le Monde, 03 / 01 /03
(Michel Revel est professeur de génétique moléculaire à l'Institut Weizmann des Sciences, Rehovot, Israël, président du Comité de bioéthique de l'Académie des Sciences d'Israël et membre du Comité International de Bioéthique de l'Unesco.)
DOCUMENT 3
Les raéliens annoncent à grand renfort de publicité la naissance d'un enfant obtenu par clonage et quatre autres enfants à naître issus de la même technique. Effet d'annonce ou réalité ? La démonstration scientifique très simple de cette assertion devrait être rapide. On saura vite si cet événement s'est réellement produit ou s'il s'agit simplement de préparer l'opinion ou plus trivialement encore de faire parler de soi. Le problème n'est en fait pas technique, car si ce n'est pas pour aujourd'hui ce sera pour demain tant il est vrai que dans l'histoire des sciences en général et de la médecine en particulier tout ce qui pouvait être fait a toujours été fait. Mais le moment où cela se fait ne change rien à la gravité des choses. La qualité des résultats non plus d'ailleurs.
De quelle gravité s'agit-il ? Pourquoi s'agit-il d'une transgression ? Comment faire pour protéger l'humanité contre elle-même dans sa dérive prométhéenne en matière de reproduction ?
Le clonage reproductif utilise le génome d'un adulte (pour créer un individu dont le patrimoine héréditaire est le même à peu de choses près (le cytoplasme de l'ovocyte transmet également du génome) que celui de l'adulte "donneur". Le noyau d'une cellule d'un adulte est placé dans un ovocyte énucléé (qui devient dès lors un embryon, car il est désormais porteur d'un arrangement complet de 46 chromosomes). Le nouvel individu ainsi créé ne bénéficie pas de l'apport génétique de deux parents dont les génomes se sont mélangés au hasard pour refaire un être unique, mais d'une copie d'un mélange déjà existant (puisqu'il a donné lieu à l'individu donneur). Le donneur revendique ici à lui tout seul à la fois la paternité et la maternité, la totalité de la création.
Le fantasme de l'œuvre qui n'a qu'une seule signature opère ici dans le vivant : il s'agit de produire du "même" et, surtout, il s'agit de produire tout court là où jusqu'ici il fallait en passer par les incertitudes et les mélanges inhérents à la reproduction.
Jusqu'à ce jour, chaque être humain, quel qu'ait été le projet initial de ses parents à son sujet, était, en ce qui concerne sa personne et son corps, le fruit complet du hasard. Les parents savaient bien que l'enfant ne serait pas exactement comme ils l'avaient voulu. Force leur était de s'en accommoder. Quelque chose leur échappait. Le projet, c'était bien eux ; mais sa réalisation était toujours liée au hasard. Bon ou mauvais hasard, d'ailleurs. Il ne restait que le diagnostic prénatal pour jeter un coup d'œil sur l'épure, l'accepter ou la refuser. Ou le diagnostic préimplantatoire pour éviter de transmettre une maladie familiale grave et connue.
Qui pouvait dire dans cette immense loterie si ce seraient les gènes de l'un ou ceux de l'autre qui prévaudraient, ni d'ailleurs ce que pourrait donner leur interaction. Tous les êtres humains vivant jusqu'à ce jour avaient la chance insigne et inaliénable d'être le résultat vivant du hasard, qui confère une liberté fondamentale, celle de devenir un être unique dans un corps unique. Nous sommes tous des singuliers issus d'un mélange aléatoire des génomes de deux parents de sexe opposés. Cette originalité radicale n'a jamais été remise en question et chacun d'entre nous la vit comme précieuse pour lui-même. Il s'agit donc d'un bien de l'humanité que la morale nous incite à respecter au nom d'un principe ancien : celui de ne pas faire à autrui ce qu'on n'aurait pas voulu qu'on nous fasse.
Le fantasme d'immortalité qui pousse les uns à promouvoir le clonage reproductif et les autres à l'acheter repose ici, bien sûr, sur une croyance fausse : le génome conditionne la personne. On peut noter au passage l'effet trompeur du terme "programme génétique". Même avec des gènes identiques, les individus seront différents de ce que leur concepteur aura espéré ou rêvé. La matière vivante échappe à la programmation. Elle est malléable, évolutive, adaptative et imprévisible. Et c'est bien ainsi. Le clonage reproductif n'y changera rien.
L'espèce humaine, si particulière avec son grain de folie, ne pourrait être freinée dans sa course sans fin à l'innovation technologique (surtout lorsqu'elle est lucrative) ? Cette position de certains ne laisse pas d'interroger sur la hiérarchie qui peut exister dans nos sociétés entre les règles de droit que se donnent les sociétés et les droits que s'octroient les individus. Les sociétés occidentales sont constituées par des Etats de droit où la règle de droit prévaut même si certains se permettent de la contourner. Renoncer à faire des lois au prétexte qu'elles seront transgressées constituerait à l'évidence une importante régression. Ainsi le viol comme arme de guerre est devenu, grâce au Tribunal pénal international, un crime contre l'humanité. Ses auteurs sont recherchés et punis par une justice internationale, sans prescription possible. Et cela ne remet pas en question l'humanité des enfants issus de ces viols. Si personne ne peut prévoir l'état psychologique des enfants issus du clonage reproductif, le fait d'être né d'une technique proscrite ne stigmatise pas plus les enfants à venir par clonage reproductif que ne sont stigmatisés les enfants issus d'un viol (lui aussi criminalisé).
Les "progrès" de la biologie de la reproduction ont un degré de gravité supérieur à ceux de la physique nucléaire, pour ne prendre que cet exemple emblématique de la folie des hommes. En effet, une bombe atomique sur une ville tue énormément, détruit beaucoup, salit l'humanité, mais n'altère pas sa définition même. On peut d'ailleurs se protéger des ravages du nucléaire, qui, jusqu'à ce jour, ont été très cantonnés. En revanche, la modification des modalités de procréation touche à la nature même de l'espèce humaine. Personne ne peut s'en protéger. Le ravage est immédiatement collectif.
Il faudra, disait il y a un an l'éditorialiste du Lancet, savoir accueillir les enfants issus du clonage reproductif comme des êtres humains à part entière. Ironie fataliste ? Il s'en faut de beaucoup. Plutôt une réalité qui se rapproche au point de devenir notre présent. Sommes-nous obligés de voir venir l'accident sans lui opposer une quelconque résistance ? Nos sociétés auraient-elles perdu la capacité de dire non ?
Est-ce que l'humanité serait sidérée par un sentiment d'admiration narcissique de ses propres possibilités au point de laisser faire sans la contrer la "bêtise du siècle" pour après se lamenter et regretter qu'elle ait été faite, par d'autres ?
Le respect de la dignité humaine dans ce qu'elle a de plus fondamental, la singularité de chaque individu issue du mélange aléatoire des génomes de deux parents, imposent à la France, au travers des institutions internationales, de promouvoir le classement du clonage reproductif comme crime contre l'humanité, poursuivi et puni, sans prescription possible, par un tribunal pénal international. Ainsi, il ne pourra plus être dit que personne n'avait rien fait pour éviter ce désastre supplémentaire. Ne pas faire entendre la voix de la France (même isolée) sur ce sujet, aujourd'hui, du fait des provocations de certains illuminés enchantés de concevoir l'inconcevable, serait en quelque sorte une figure politique moderne de la complicité.
Israël Nisand, " Le clonage reproductif, crime contre l'humanité ", Le Monde, 01/01/03.
(Israël Nisand est professeur de gynécologie obstétrique au CHU de Strasbourg .)
DOCUMENT 4
En cette fin de siècle, les repères ordinaires, qu'on dit "symboliques", en ont pris un coup, au point le plus sensible, là où l'humain se reproduit : du côté de la fécondité, de la transmission... D'abord, on a pu se féconder en éprouvette... Tollé général, angoisse, puis silence, acceptation; aujourd'hui c'est banal, une FIV. On peut même affiner : faire par exemple un DPI (diagnostic préimplantatoire), pour vérifier, avant d'implanter l'embryon, qu'il n'est pas trop déficient. Il y a neuf ans c'était le tollé : "eugénisme! nazisme... quoi ? pouvoir décider comme ça de laisser vivre ou de supprimer ?" (Pourtant l'avortement déjà, décidait...) Et aujourd'hui, les gynécos vous disent l'air grave: "incontournable, le DPI". Bon, allons-y. Quoi d'autre? Ah oui, d'ordinaire, l'enfant avait un père et une mère, ça n'est pas toujours "merveilleux" mais enfin, c'était ça le départ, l'origine; l'un des deux pouvait "manquer"... on faisait avec. Et voici qu'il aura deux pères, ou deux mères, qui l'attendent de pied ferme, et qui même, allons-y, l'élèveront bien, en feront un bon hétéro... Là encore, tollé : les repères "ultimes" grincent! la famille vacille. Et puis, est-ce vraiment le cas? Est-ce le chaos? Allons... Enfin le nouveau siècle s'ouvre sur le clonage : on va pouvoir se reproduire avec du "génital" hors sexe. Comment? On prend une cellule quelconque, de votre cuisse par exemple, on transfère son noyau dans un ovule... dénoyauté, on implante la chose dans l'utérus de la dame; ça donnera un bébé. Là encore, tollé: nazisme, crime contre l'humanité, crient certains. Et puis, on écoute les arguments contre, et ils sont... émouvants d'impuissance. En voulez-vous un? Ecoutez : les clonés risquent d'être traités de sous-hommes, oui, d'"esclaves"! - Allons, ils seront bien traités, je vous promets, ils auront les 35 heures, comme tout le monde... - Oui mais les repères symboliques, les systèmes de parenté! - Eh bien ! ils auront des problèmes, comme les précédents... - Plus la ressemblance... - Mais pas totale, on maquillera; et puis le double génétique n'est pas le double psychique, ce n'est même pas le double physiologique : les clones seront différents de l'original et différents entre eux puisqu'ils vivront... différemment. Et je parie qu'ils ne seront pas plus bêtes que vous. Ici, une petite digression pour dire, juste en passant, un brin d'émerveillement non pas devant la technique, mais devant la vie, la nature, l'être-vivant : car enfin, une simple cellule de votre cuisse - je sais, vous êtes Jupiter, mais quand même - mise dans une simple enveloppe d'ovule, un cytoplasme, que ça puisse donner un humain après grossesse, ça vous chamboule les idées sur le mélange vital des chromosomes, sur le fait qu'on est "programmé" (programmation que des esprits totalitaires veulent croire totale). Eh oui, l'origine est une fonction substituable, et la vie déprogramme, reprogramme, joue et jouit de se reproduire dans les pires conditions, elle se moque de nos têtes et de nos vies qu'on avait programmées pour nous aligner sur elle.(…)
Mais alors, que deviennent dans tout cela nos petites têtes malmenées qui, à chaque étape, crient "Non!" avant de s'incliner ? Eh bien, elles devront constater, que tous ces chocs surviennent peut-être pour qu'on se demande de quoi est fait l'humain, de quoi est faite sa transmission, (…) Même la différence sexuelle, symbole de fécondité, entre un homme et une femme, ne suffit pas à se reproduire : pour avoir un enfant, outre un coït, il faut que l'être, les ancêtres, les démons, les médecins, les hasards, les destins y mettent leur grain de sel et que ce grain ait un goût d'amour. Du coup, nos têtes pensantes pourraient devenir plus agiles, plus exigeantes, par exemple faire la part du fantasme : un DPI n'est pas forcément un verdict sûr : qui on fait naître et qui on tue. Cela tient au statut paradoxal de l'embryon qui n'est une "personne en projet" que si celle qui le porte (la mère) exprime à tout instant que c'est son enfant à venir. Sinon, si elle n'assume pas tel trait ou telle tare, si elle change d'avis et décide d'avorter, tout se passe comme si ce n'était pas un enfant qui mourait mais un projet, à charge pour elle d'en faire le deuil, car un projet vivant est comme un être vivant sans en être un, sauf après-coup.
Bien sûr, il importe, à chaque épreuve (FIV, Pacs, clonage, DPI et autres effractions) que l'opinion se départage, qu'il y ait des pour et des contre, (tenez, je suis contre le clonage reproductif, sans raison, symboliquement...) et ces avis contraires, y compris ceux de la loi (mais oui, chers députés, interdisez ça...) tous ont valeur d'éléments, d'ingrédients dans la quête plus essentielle : de faire face aux épreuves sur un mode qui soit digne, dignité non dictée par un modèle (l'Homme, la Loi...) mais par l'appel à être plus humain.
Daniel Sibony, " Quoi de neuf à l'origine du monde? " , Libération, 30/08/1998.
DOCUMENT 5
Images provenant de Sciences humaines & Le Courier international. L'image en anglais est diffusée sur le site raëlien Clonaid.