Corrigé
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Le bricolage est-il la distraction type de l'homme d'aujourd'hui?"
Les documents contemporains soumis à notre analyse tendraient à accréditer cette idée.
Louis Armand dans un texte argumentatif tiré de ses "Libres propos" présente cette activité comme une "distraction active", compensatrice et libératrice tant pour l'intellectuel que pour le manuel, facteur d' équilibre psychique, nous donnant le sens des réalités. A la fois utile et créatif, il est un facteur essentiel de valorisation de l' individu dans un monde guetté par l'anonymat et la passivité.
Dans l'une de ses chroniques à travers trois exemples, (un professeur, des ouvriers de chez Breguet, un jeune garçon de sa con-naissance concepteur d'un bateau miniature) Colette voyait dans le bricolage une caractéristique du français avec son esprit créatif, son ingéniosité, une virtuosité qui va jusqu'à modeler des outils appropriés. De plus Colette assimile bricolage et poésie dans la Mesure où ces deux activités ont en commun la faculté créatrice.
Ces documents en prose s'accompagnent de deux documents iconographiques :
L'humoriste Serre, dans un album paru en 1987 et intitulé " Le bricolage" nousprésente une caricature de bricoleur en action : perceuse bien en main, celui-ci effectue un trou dans un mur, visant dans une lunette qu'il a montée sur sa perceuse: le bricoleur ingénieux prend alors une allure redoutable avec son arme.
Une publicité parue dans la revue pour bricoleurs vante un nouveau type de perceuse sans-fil. Désirant attirer l'attention sur la maniabilité de la perceuse sans fil, l'utilité et les performances de cet outil elle suggère qu'un acte banal peut devenir un acte créa-teur et que le bricoleur peut se muer en artiste avec un tel instrument, ce qu'accréditerait l'image d'un bricoleur reproduisant en grande échelle sur un mur le portrait de femme qu'il voulait seulement accrocher.
Ces documents attirent donc notre attention sur un certain nombre d'aspects de cette activité caractéristique de notre époque: une certaine ambiguïté apparaît. Le bricolage est-il une activité sérieuse, utile et même noble, ou s'agit-il avant tout d'une occupa-tion ludique, voire ridicule voire étrangement symbolique ?
Nous nous efforcerons de formuler une opinion après un examen successif de ces points.
Que le bricolage soit une activité utile paraît évident.
Louis Armand fait de cette notion d'utilité l'un des deux aspects essentiels du bricolage : il remarque qu'il permet de réaliser une foule de petits travaux pour lesquels on ne trouve plus de main d'oeuvre. C'est donc un moyen de "faire face", de se dé-brouiller de manière autonome un art de la combine.
De même Colette s'extasie sur la dextérité, l'ingéniosité d'un professeur qui prend en charge de petites réparations (sonnerie, téléphone ...)
Cet argument de l'utilité a toute son importance quand il s'agit de vendre des outils, d'où le rôle qu'il joue également dans la publicité de Bosch.
Quant à la caricature de Serre, on ne va pas jusqu'à supposer que c'est uniquement pour le plaisir que le bricoleur perce un trou : là aussi il accomplit un acte simple : il se "débrouille " pour le faire lui-même.
Par ailleurs le bricolage apparaît comme un acte d'imagination créative. Colette en particulier va jusqu'à parler de "rêverie inventive", pour elle les grands inventeurs ont d'abord été des bricoleurs, à ce propos elle attire notre attention sur le cas d'un bri-coleur en herbe, concepteur conscient et fier d'une maquette de bateau réalisée avec de banal matériaux de rebut.
Louis Armand affirme que le bricolage sollicite des capacités cérébrales peu ou pas exploitées habituellement. La publicité Bosch cherche à mettre en avant l'argument de la créativité et la possibilité de se rendre admirable en "réalisant un exploit" . Au départ, l'homme voulait simplement accrocher son tableau favori": c'est l'utilisation de cet engin miraculeux qui ferait d'un acte routinier un acte créateur.
L'idée de monter une lunette sur une perceuse pour en accroître la précision semble un trait de génie chez le bricoleur de Serre !
Le bricolage a encore un effet de valorisation de l'individu, ce qui lui confère une certaine noblesse, et cela dans son entourage familial et social et à plus forte raison dans un monde contemporain guetté par l'anonymat et la passivité : thèse que soutient Louis Armand de façon explicite tandis que cette idée est fortement implicite dans les autres documents: réaliser une oeuvre d'art et accéder au rang d'artiste est aussi une façon d'émerger de l'uniformité. Le garçon de la chronique de Colette tient à être reconnu comme concepteur de maquette et non de jouet, ce qui serait moins noble. Quant au -professeur au Conservatoire, il gagne para-doxalement du prestige par dextérité de bricoleur, cela lui donne une personnalité. Quant au bricoleur de Serre, la possession d'une arme redoutable l'exalte et provoque un respect évident.
Et même si l'on contestait ces aspects de créativité et de valorisation, il faudrait reconnaître au bricolage des vertus éducatives et morales pour ne pas dire thérapeutiques: Colette et Louis Armand insistent sur ces aspects, pour eux il est un facteur d'équilibre psychique; il donne à l'individu le sens des réalités.
Colette va plus loin encore puisqu'elle l'assimile a de la poésie et l'admire pour sa valeur esthétique, elle s'extasie en particu-lier à propos de la beauté des outils et de l'amour que le bricoleur leur porte.
Mais voyons aussi que le bricolage est dans ces documents "affaire d'homme". Le personnage de Serre est lourdaud prolétaire et semble se réjouir de sa trouvaille comme pour compenser un manque de finesse. Même chose sur la publicité, où, sur-virilisé par son outil, l'homme tout à coup dépasse son objectif premier et améliore ses performances. Le bricolage est semble-t-il un moyen de valoriser la puissance masculine et de plaire : autre idée de valorisation psychique !
On aboutit ainsi dans ces documents a un discours dithyrambique qui risque de conférer à cette activité une importance et une gravité qu'elle ne revendique pas.
L'aspect ludique du bricolage ne fait pourtant pas de doute. Louis Armand souligne tout de même qu'il est aussi un loisir, et même ce que l'on peut trouver de meilleur dans ce sens: un loisir actif apportant une véritable détente aussi bien à l'intellectuel qu'au manuel dans la mesure ou il leur permet de rompre avec leur quotidien: il est même à l'existence ce que le rêve est au som-meil !
Le bricoleur de Colette adore faire joujou avec ses outils: pour lui, réparer quoi que ce soit est un plaisir, on l'imagine même en train de jubiler. Quant à la maquette de Max nous aurions fait la même méprise que Colette en y voyant un jouet original.
Que dire de l'inutile lunette du bricoleur de Serre: n'est-elle pas l'élément ludique de la perceuse, et celle-ci ne fonctionne-t-elle pas
beaucoup plus comme un jouet que comme un outil dans les mains du bricoleur de la publicité Bosch, d'autant plus que la ca-ractéristique sans-fil soulignée deux fois dans le texte, est là pour faire penser aussi à un gadget.
On peut alors se demander si le bricolage n'est pas une activité de maniaque, ce qui d'ailleurs limiterait sa portée créative.
La publicité de Bosch appelle art ce qui n'est en fait que la fastidieuse reproduction d'une image somme toute banale: on n'y voit aucune véritable invention. Le génie d'un bricoleur apparaît alors bien limité (Léonard de Vinci peut dormir tranquille dans sa tombe).
Monter une lunette sur une perceuse peut sembler fort original , mais n'est-ce pas une idée de maniaque, une idée plutôt per-verse?
La façon dithyrambique dont le professeur au Conservatoire parle de ses outils, les comparant à des bijoux peut également pa-raître excessive : leur valorisation n'est-elle pas exagérée Ne va-t-on pas vers un culte de l'outil?
Faut-il se réjouir de voir l'ouvrier se divertir du travail manuel par la pratique du travail manuel?
Le caractère de défoulement qui apparaît alors dans le bricolage, d'ailleurs reconnu par Louis Armand même s'il n'emploie pas ce terme a-t-il a être perçu comme la sublimation qui engendre l'oeuvre d'art ?
On pourrait même voir dans le bricolage des aspects infantiles : le besoin d'encouragements et de récompense que manifeste le bricoleur est noté par Armand.
On peut même aller jusqu'à découvrir chez le bricoleurs des fantasmes particuliers.
Le sentiment de puissance que donne la perceuse électrique survolte le bricoleur et il est alors bon qu'il s'investisse plus dans cet outil que dans l'utilisation d'un fusil à lunette.
Le bricoleur de Bosch lui investit sa libido dans une image féminine de star qu'il reproduit sur un mur devenu écran de cinéma pour la circonstance : on peut alors parler de sublimation, mais au sens freudien du terme. La perceuse symbolise la puissance virile : voilà l'homme - enfin - performant !
Nos documents ont le mérite de nous faire découvrir que le bricolage n'est pas l'activité banale et innocente que l'on suppose. Ils nous aident à comprendre pourquoi cette activité est révélatrice de notre époque de ses bons comme de ses mauvais cotés de ses contradictions même. Le besoin d'inventer, de créer qu'il incarne parfois jusqu'à l'excès maniaque reste pourtant essentiel pour expliquer l'aventure de toute l'humanité. Bricoler : c'est "donner vie" !