Le drame de Douvres
Revue de presse (journaux européens) - le vendredi 23 juin 2000


En juin 2000, 58 Chinois tentant d'émigrer clandestinement en Angleterre sont morts asphyxiés dans le camion où ils voyageaient, cachés et enfermés. Leur voyage était organisé par un des nombreux réseaux qui rançonnent les candidats à l'immigration et leur font courir des risques énormes.



1. Frankfürter Allgemeine Zeitung, Allemagne
" Si les Britanniques ont été en quelque sorte protégés de ce que le leader de l'opposition, William Hague, a appelé " l'inondation " du pays, ils le doivent à la mer qui, des siècles durant, a fait office de mur. Jadis contre les Espagnols et les Français, de nos jours contre les demandeurs d'asile. Maintenant que le trafic humain - activité économique en plein boum: ses bénéfices annuels sont estimés à 7 mil-liards de dollars - transperce ce mur, la xénophobie se déchaîne. (...) La Grande-Bretagne essaie, comme d'autres pays, de se barricader contre l'arrivée des demandeurs d'asile (...) Et comme la Grande-Bretagne n'a pas de frontière verte, il devient de plus en plus difficile pour les réfugiés de poser le pied dans le pays. Et pourtant, ils doivent y arriver sinon ils n'ont pas le droit de déposer une demande d'asile. Ils sont ainsi pratiquement forcés de se cacher entre des cageots de tomates. Ainsi considéré, ce n'était pas un hasard si les morts ont été découverts à Douvres. " (Quotidien libéral)

2. El Pais, Espagne
" L'importance de l'immigration illégale, du mouvement de personnes à la recherche d'une solution, fuyant la faim, la guerre ou un tyran, a fait du trafic des êtres humains un négoce aussi lucratif pour le crime organisé que la contrebande d'armes ou de drogue (...) En tant qu'un des bastions de la prospérité, l'Union européenne est acculée à prendre très au sérieux la situation désolante d'autres régions de la planète si elle ne veut pas importer ses désespoirs et ses conflits. Le défi de la grande frontière, d'une politique migratoire commune et beaucoup plus ouverte est pressant : c'est peut-être son défi le plus important. On peut édifier des fortifications extérieures et se livrer à une politique d'expulsion massive. Mais, il est plus décent, plus conforme avec nos valeurs, et à terme, plus intelligent de trouver des mécanismes conjoints pour canaliser le grand exode de beaucoup d'hommes et de femmes qui n'ont plus rien à perdre. " (Quotidien de gauche, 450 000 exemplaires)

3. De Volkskrant, Pays-Bas
" Une lutte plus intensive contre le trafic d'humains et un meilleur contrôle des frontières extérieures de l'Europe pourront peut-être freiner le flot des immigrés clandestins. Mais en même temps, ces mesures font le jeu des trafiquants. Plus il sera difficile de rentrer dans " Fort Europe ", plus les gens prendront de risques pour en franchir les murs. Et le prix qu'ils payeront aux criminels pour le faire ne pourra qu'augmenter. L'expérience des dix dernières années montre qu'une politique d'asile plus stricte n'a qu'un effet de frein temporaire sur le flot des immigrés. Il y aura toujours plus de gens qui voudront venir qu'il ne sera permis et on ne pourra pas juguler le désir d'avoir une vie meilleure. Ce désir croît au même rythme que la croissance des inégalités dans le monde. Mais une politique d'asile plus géné-reuse ne résoudrait pas le problème non plus, et ouvrir les frontières n'est pas envisageable. Le dilemme reste entier. " (Quotidien de gauche, 350 000 exemplaires)

4. De Standaard, Belgique
" Tout le monde appelle aujourd'hui à un meilleur contrôle. (...) Mais quel sens peut avoir un contrôle accru quand on sait que le désir de fuir un destin de misère est si grand ? Construire des murs toujours plus hauts autour de l'Europe est une solution qui s'exclue d'elle-même. Il est impossible de contrôler chaque chargement sans occasionner de retards et de blocages impossibles à gérer. Mais il y a plus. Les mécanismes du marché fonctionnent également dans le domaine du trafic d'humains. Or, la demande de services des organisations maffieuses par les réfugiés désespérés est inépuisable. (...) Et lorsqu'un produit est aussi demandé, l'interdire aurait des effets pervers. C'est ce qu'a montré l'Histoire, depuis la Prohibition en Amérique dans les années 20, jusqu'au trafic de drogue de notre époque. Plus les mesures contre l'immigration illégale seront sévères, plus il y aura d'immigrants potentiels qui tomberont entre les mains des trafiquants et plus le prix sera élevé." (Quotidien conservateur, 100 000 exemplaires)

5. Daily Telegraph, Grande-Bretagne
" Cette découverte macabre est un salutaire avertissement à tous ceux qui souhaitent que la Grande-Bretagne entre, comme l'essentiel des pays de l'UE, dans l'espace Schengen. Or, avec ce système, les autorités françaises, belges ou hollandaises ne sont pas incitées à fouiller les véhicules en partance pour nos ports dans la mesure où, dès qu'il touche notre sol, un passager clandestin devient un problème britanno-britannique. Dès lors, le système continental, laxiste, ne peut se targuer d'être plus humain que le nôtre. Le lobby pro-immigré a été prompt à exploiter la tragédie pour répéter qu'elle est due à notre politique d'immigration et d'asile, jugée trop stricte. Rien n'est plus faux. Car il est clair qu'une politique plus souple ne ferait qu'encourager des mouvements de population toujours plus massifs. " (Quoti-dien conservateur, 1 million d'exemplaires)

6. The Guardian, Grande-Bretagne
" Ouvrons la porte. Une loi plus souple dynamiserait notre économie et éviterait que des humains s'étouffent à l'arrière d'un camion. (...) Or, il est aujourd'hui quasiment impossible, pour un authentique demandeur d'asile comme pour un émigrant économique, d'entrer en Grande-Bretagne légalement. La Convention de Genève sur les réfugiés n'a jamais été mandatée pour donner un statut aux masses de migrants qui traversent la planète pour fuir la pauvreté. Il est donc temps de revoir en ce sens les politiques d'immigration anglaises et européennes. (..) Nous nous inspirons en Europe d'une sorte de darwinisme social selon lequel seuls ceux qui auront résisté aux pires épreuves seront récompensés par un travail et un statut légal.(...) ".(Quotidien centre-gauche, 400 000 exemplaires)

Une époque barbare

Dans l'Europe riche, il n'y a plus de frontières que pour les pauvres, les damnés de la terre. Voilà la situation : d'un côté, nous, ri-ches, prospères, héritiers d'une tradition démocratique qui nous permet de jeter à la rue n'importe quel gouvernement qui attenterait sérieusement à notre train de vie. Et il y a eux. Eux, un seul mot les définit : rien. Ils n'ont rien. Donc ne sont rien. Mais ils nous voient, s'abreuvent de nos images d'opulence. Et veulent légitimement en être. Voici trente ans, à l'époque où les concepts étaient politiquement tranchants, on disait : leur misère est le résultat de notre politique impérialiste. C'est un devoir que de les aider. Aujour-d'hui on dit : ils ont des dettes envers nous - et, en plus, ils veulent venir chez nous manger notre pain ! Jürgen Habermas a trouvé le mot juste pour définir cette attitude : c'est, dit-il, l'époque du " chauvinisme de la prospérité ". Résultat : la mondialisation avance à pas de géants, brisant toutes les frontières, assujettissant toutes les sociétés, transformant les Etats en gardes du corps du capitalisme financier, ouvrant grandes les artères de la circulation aux marchandises, aux capitaux, à la communication, aux personnes qui ont eu la chance de naître là où il faut. Immense hypocrisie que cette mondialisation qui n'est au fond qu'une autre manière d'enrichir les riches et d'appauvrir les pauvres.
Quand donc admettra-t-on qu'il y a une contradiction scandaleuse entre les politiques migratoires des pays riches, l'Europe en pre-mier lieu, et la dynamique sociale engendrée par la mondialisation ? Quand donc comprendra-t-on qu'on n'a pas à faire à de simples migrations de travail mais à de véritables déplacements de population ? Partout en Europe, on assiste à l'augmentation du regroupe-ment familial, de l'immigration clandestine, de la transformation des requérants d'asile politique en demandeurs d'asile économique. Je ne dis pas que les Etats doivent ouvrir grandes leurs frontières. Chacun sait qu'aucune société ne pourrait supporter l'arrivée massive des émigrés ; les systèmes sociaux, même s'ils en profiteraient à terme, exploseraient sous le coup. Aucune société n'accepterait de voir son identité culturelle et politique soudainement et massivement pénétrée par d'autres cultures, d'autres religions, d'autres mœurs. Mais doit-on pour autant passer au compte des pertes et profits les morts d'hier à Gibraltar, d'aujourd'hui à Douvres, de demain on ne sait où ? Il nous faut tout revoir. Et partir des réalités.
D'abord, admettre que les migrations vont continuer, et que nous ne sommes qu'en début de cycle. L'Europe devra, dans les dix pro-chaines années, répondre à la très forte demande migratoire d'Africains, de Maghrébins, d'Asiatiques, de ressortissants des pays de l'Est. Ces émigrations potentielles, il faut les prévoir et tenter de les organiser. Pas seulement au profit des pays riches. L'économie européenne a aujourd'hui besoin, pour assurer la croissance économique comme pour suppléer au vieillissement des populations, de forces de travail jeunes, vives et qualifiées. Mais s'avise-t-on qu'en facilitant l'immigration des couches qualifiées, on pille purement et simplement les pays pauvres de leur matière grise, après avoir mis la main sur leurs matières premières? Si l'on doit répondre positi-vement à la demande migratoire de ces couches, on doit aussi la rendre productive pour le pays de départ. Il faut aujourd'hui systéma-tiser le modèle des migrations temporaires. Cette vision dynamique des flux, que la gauche française n'a pas osé --cohabitation oblige - mettre en œuvre en 1997, suppose paradoxalement une ouverture plus généreuse des frontières et une fermeté plus grande sur le séjour permanent. Le but est d'accueillir des travailleurs pour les périodes fixes et dont la vocation au retour dans leur pays doit être contractualisée avec les Etats de départ et clairement affichée par les Etats d'accueil. L'expérience allemande des contrats de travail temporaires devrait être méditée sérieusement. Certains diront que ces migrations tendront inévitablement à se transformer en migra-tions permanentes. Peut-être. Mais l'expérience historique montre que les migrations, en Europe, sont devenues des migrations per-manentes précisément en raison de la politique drastique de fermeture des frontières à partir de 1975. Le ticket d'entrée devenant cher, les immigrés qui arrivent n'ont en effet qu'une seule obsession : rester sur place. De fait, la relative fluidité de la circulation des per-sonnes entre 1945 et 1975, avait permis l'existence de migrations d'alternance : Algériens, Maliens, Sénégalais étaient pénétrés par le " mythe du retour ".
On doit donc tenter de nouvelles stratégies pour répondre à la demande migratoire de l'époque de la mondialisation. Il faut permettre des séjours temporaires, mettre en place des accords sur le versement d'une partie du salaire, des allocations familiales, des cotisations pour la retraite, dans le pays d'origine. Les Etats d'origine en seront d'autant plus satisfaits et, tout à la fois, on fournit ainsi l'occasion aux immigrés d'investir, le cas échéant, chez eux. Dans le cadre de l'actuelle libéralisation des flux financiers, on pourrait même con-cevoir la création d'organismes bancaires spécialisés dans des transferts de fonds (cela existe déjà entre la France et le Maroc) et capa-bles de garantir les investissements de travailleurs installés en Europe vers leur pays d'origine. Dans le schéma d'une plus grande flexibilité de la circulation pour les migrations à venir, si les immigrés bénéficient plus facilement d'un visa d'entrée, d'un permis de travail temporaire, ils doivent savoir qu'ils ne peuvent solliciter un séjour permanent et, ne respectant point le contrat, ils peuvent perdre définitivement l'accès à ce dispositif. Naturellement, cette politique de migrations temporaires n'est pas et ne doit pas être ex-clusive de la possibilité, pour l'Etat d'accueil, d'accorder comme il l'entend des titres de séjour permanents, de favoriser l'accès à la nationalité, etc.
Ensuite, cette politique de gestion des flux doit être soutenue par une grande et véritable stratégie d'aide au développement. C'est la meilleure manière de stabiliser les populations chez elles. Force est cependant de constater qu'aucun pays européen n'a aujourd'hui de politique de coopération digne de ce nom. L'aide publique au développement ne cesse de baisser alors que les capitaux privés ne s'orientent que vers les pays émergents. L'Afrique et l'Asie du Sud sont dramatiquement marginalisées. Dans le pourtour méditerra-néen, la zone de libre-échange instaurée par les accords de Barcelone (1995) ne tient compte ni des avantages comparatifs des pays du Sud (produits agricoles), ni de la demande migratoire qui résulte de l'adaptation économique structurelle à l'économie européenne. Autrement dit, une grande, une vraie politique de coopération devrait mettre les migrations au cœur de son projet. C'est le moins qu'on puisse attendre d'un pays comme la France à l'égard de l'Afrique. Stabiliser les populations dans leur pays, c'est d'abord répondre aux besoins de base : emploi, santé, éducation, logement. Voilà les défis de la coopération. Voilà les secteurs où le réinvestissement de la dette devrait être réorienté ; voilà des objectifs vers lesquels devaient être prioritairement ciblés les transferts de fonds des immigrés. Encore faudrait-il, bien sûr, que les Etats concernés parlent réellement entre eux des migrants, de la véritable révolution de la mobilité humaine à l'œuvre depuis quinze ans. Tant qu'ils s'y refuseront - pourquoi ne pas concevoir une grande conférence intergouverne-mentale Nord/Sud sur les migrations? -, les mafias de main d'œuvre le feront à leur place. Et à leur manière. Faut-il rappeler que ces mafias - les mieux organisées en Europe sont chinoises, turques, kurdes, albanaises, etc. - sont structurées pour intervenir désormais à l'échelle de toute l'Europe. Elles travaillent méthodiquement, croisent souvent des réseaux criminels de trafics de drogue, transferts de fonds, marchandises volées, prostitution.
Entre les refus des Etats de poser sérieusement la question des migrations et les stratégies criminelles des mafias, les candidats à l'émigration, surtout les plus démunis, les plus faibles, sont pris en tenaille. Qu'ils aboutissent dans des ateliers à Paris, Rome, Londres où ils doivent travailler trois, cinq, sept ans pour rembourser leur " voyage " sans espoir de régulariser leur situation au bout du compte - ou qu'ils périssent étouffés dans un fourgon frigorifique, c'est au fond, presque du pareil au même. Leurs proches continue-ront de rêver de l'Eldorado européen. Et de payer, lorsqu'ils sont pris dans la spirale de la clandestinité, le prix de leur propre mort. Douvres, Gibraltar. Nous vivons une époque barbare.
(Sami Naïr (député européen), le vendredi 23 juin 2000)

Douvres: des larmes de crocodile

Par EMMANUEL TERRAY
Emmanuel Terray est directeur d'études à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales).
L'horrible drame de Douvres aurait, nous dit-on, provoqué la consternation des dirigeants européens réunis au sommet de Feira. Mal-heureusement, les larmes versées en la circonstance sont dans une large mesure des larmes de crocodile : en effet, la politique de " contrôle des flux migratoires " mise en œuvre par ces mêmes dirigeants est l'un des rouages essentiels de l'engrenage meurtrier qui conduit à des hécatombes comme celle de Douvres.
Officiellement, la politique de contrôle des flux migratoires se propose de supprimer, ou au moins de freiner, l'immigration clandes-tine et de faciliter au contraire l'intégration des immigrés légaux. Or il est désormais clair qu'en ce qui concerne ses objectifs procla-més elle est un échec complet ; si nos gouvernants continuent obstinément à l'appliquer, c'est qu'elle produit des effets latents, aux-quels certains secteurs au moins de nos économies et de nos sociétés trouvent très largement leur compte. Dans une étude intitulée: " Travailleurs sans frontières, l'impact de la mondialisation sur les migrations internationales ", publiée cette année par le BIT, Peter Stalker part d'un constat en apparence paradoxal : d'un côté, depuis trois décennies, les politiques de contrôle des flux migratoires se font de plus en plus restrictives ; d'un autre côté, elles ne parviennent pas à limiter les effectifs globaux des migrants, puisque entre 1965 et 1990 ceux-ci sont passés de 75 à 120 millions de personnes dans le monde pris comme un tout, et de 30 à 54 millions dans les seuls pays industrialisés. L'action conjuguée de ces deux tendances entraîne quatre conséquences trop souvent passées sous silence :
1) La sévérité grandissante des lois régissant l'entrée et le séjour des étrangers entraîne une réduction considérable des effectifs de l'immigration légale; cela est vrai de l'immigration " normale " aussi bien que de l'asile politique, qui est de moins en moins souvent accordé.
2) Comme les effectifs globaux de l'immigration connaissent au contraire une forte croissance, cela implique une croissance plus rapide encore de l'immigration illégale, responsable de la différence. En d'autres termes, les politiques restrictives exercent certes une influence sur la direction des flux, qui se portent de préférence vers les zones les plus faciles d'accès ; en revanche, elles sont sans effet sur le volume de ces flux. En réalité, leur action est d'ordre non pas quantitatif mais qualitatif : elles ne diminuent pas le nombre des migrants, mais elles les transforment en migrants illégaux, administrativement et socialement fragilisés, disponibles en consé-quence pour toutes les exploitations et tous les esclavages.
3) C'est que, à toutes les époques de l'histoire du monde, l'ambition de limiter la mobilité des hommes a été vouée à l'échec. Le Limes romain et la Grande Muraille de Chine ont été contournés avant d'être forcés. L'échec est particulièrement certain dans un monde où les moyens de transport et de communication ont connu depuis un demi-siècle un essor sans précédent. Dans ces conditions, la pré-tention d'empêcher l'inéluctable entraîne toujours la même conséquence: elle provoque l'apparition d'une criminalité spécifique, grâce à laquelle ce qu'on croit interdire se produit malgré tout. L'exemple de la prohibition américaine de l'alcool durant les années 20 de-vrait nous instruire: elle n'a pas diminué la consommation, mais elle a fait la fortune d'Al Capone. Il en est de même avec les migra-tions: les politiques restrictives favorisent le développement d'une véritable industrie des passeurs, dont le chiffre d'affaires annuel atteint aujourd'hui de 5 à 7 milliards de dollars (étude du BIT).
4) Enfin, les politiques restrictives entraînent un dernier effet : si elles n'empêchent pas l'entrée, elles préviennent en revanche le dé-part : le migrant qui a franchi difficilement la frontière se garde bien désormais de la repasser dans l'autre sens. Il tend donc à prolon-ger indéfiniment son séjour dans le pays d'accueil. Or ce qui est vrai à l'échelle du monde l'est aussi dans le cas particulier de la France. Depuis 1975, la France a fermé ses frontières et mis en œuvre un contrôle de plus en plus strict de l'immigration. Entrecoupée de brèves périodes de répit, la tendance a été continue, quelle que soit la couleur politique des gouvernants en place. En conséquence, l'immigration légale a été contenue. En revanche, pour autant qu'on puisse la mesurer, l'immigration clandestine n'a été ni éliminée ni même réduite. Les évaluations officielles se situent dans une fourchette de 250 000 à 400 000 personnes, mais, ce qui est remarquable, c'est que cette fourchette est demeurée constante durant les vingt dernières années. Lors des régularisations de 1981 et de 1997, le nombre des demandes déposées a été exactement le même (180 000). Cela signifie que, d'une date à l'autre, les effectifs des régulari-sés ont été remplacés; de même, la France a effectué pendant cette période de 10 000 à 15 000 reconduites à la frontière chaque année; les " pertes " ainsi causées ont, elles aussi, été remplacées.
De fait, tous ceux qui ont travaillé avec les sans-papiers le savent : les obstacles opposés à l'immigration empêchent sans doute la grand-mère marocaine de rendre visite à ses petits-enfants; en revanche, le jeune Turc ou le jeune Chinois qui sont décidés à tenter leur chance mettent parfois - on vient de le voir - leur vie en danger, mais ils passent le plus souvent entre les mailles du filet, et beau-coup d'expulsés reviennent quelques semaines ou quelques mois plus tard. Pourquoi viennent-ils ou reviennent-ils ? Tout simplement parce qu'il existe en France, dans des secteurs comme la confection, la restauration, la maroquinerie, le bâtiment et les travaux publics, une offre permanente de travail illégal, qui se maintient d'année en année, au vu et au su de tout le monde, avec la tolérance de fait, sinon la complaisance des pouvoirs publics. Le principal résultat des lois restrictives que ceux-ci promulguent, c'est finalement de mettre à la disposition des employeurs clandestins la main-d'œuvre taillable et corvéable dont ils ont besoin. Nos gouvernants savent fort bien ce qu'il en est. Evoquant le problème du travail illégal dans le Nouvel Observateur (du 30/07 au 05/08/1998), Patrick Weil, auteur du rapport qui a inspiré la loi Chevènement, déclare: " Ceux qui aujourd'hui prônent la régularisation de tous les sans-papiers mentent en disant qu'elle permettra de régler la question. Ces employeurs-exploiteurs feront venir immédiatement de nouveaux clan-destins pour remplacer la main-d'œuvre irrégulière. Donc on n'aura rien résolu du tout, et dans six mois tout sera à recommencer... " On admirera la franchise de l'aveu : comment reconnaître plus clairement en effet que les employeurs ont le champ libre pour " importer " autant de travailleurs illégaux qu'il leur en faut, et que les obstacles opposés par la réglementation sont inopérants ? C'est le caractère relativement stable de cette offre de travail illégal qui explique le niveau de l'immigration clandestine dans notre pays. Si de nouveaux secteurs économiques font appel au travail des étrangers en situation irrégulière, comme le prévoit Jacqueline Costa-Lascoux (le Monde 25/01/2000), on verra ce niveau s'élever, tant la corrélation entre les deux phénomènes est étroite.
Au total, le drame de Douvres est le produit d'un mécanisme complexe dont les législations restrictives, leur inefficacité consentie et l'offre de travail illégal qu'elles rendent possible sont des rouages indissociables. Si l'on veut éviter le retour de pareilles tragédies, c'est à l'ensemble du mécanisme qu'il faut s'en prendre. Ce que cela signifie, chacun le sait : la régularisation globale des sans-papiers, une lutte résolue contre toutes les formes de l'esclavage moderne et enfin la reconnaissance effective de ce droit fondamental de tous les êtres humains qu'est la liberté de circulation et d'établissement. Sans doute, de tels objectifs ne seront pas atteints en un jour, mais ils marquent la direction à suivre. Après Douvres, il faut maintenant le dire très haut: en dehors d'eux, le reste est aveuglement ou hypocrisie.

DRAME DE DOUVRES


En classe : faire un rappel des faits ; livrer les petits articles : reformuler très vite, voir les convergences, divergences, et les " aspects ".
Lire les articles de fond (Naïr en 2ème) : reformulation sans souci de longueur.

1. Frankfürter Allgemeine Zeitung, Allemagne
Trafic humain (aspect économique)
Xénophobie (conséquence)
Les migrants n'ont pas le choix
2. El Pais, Espagne,
Négoce lucratif (aspect économique)
UE est prospère, doit agir collectivement (aspect politique) et ouvrir ses frontière, sous peine d'importer conflits et désespoirs.
Mieux vaut ouvrir les frontières, d'un point de vue moral comme d'un point de vue stratégique
3. De Volkskrant, Pays-Bas
Lutter contre l'immigration clandestine conduira à renforcer le trafic humain ; danger pour les migrants.
Ouvrir, fermer ? dilemme.
4. De Standaard, Belgique
Impossible de fermer davantage l'Europe : pbs de retards dans le transports ; pb aussi : interdire, c'est conduire à des effets pervers (Prohibition : argument du précédent). Etre plus sévère contre l'immigration illégale la rendra plus onéreuse.
5. Daily Telegraph, Grande-Bretagne
Contre une politique plus souple.
6. The Guardian, Grande-Bretagne
Assouplir la loi, car actuellement la loi est trop dure.

Sami Naïr
Opposition riches européens, démocrates / pauvres tentés par l'opulence. Il y a trente ans on voulait les aider, aujourd'hui on les dit endettés. Mondialisation : garder les richesses, exclure les pauvres.
Aujourd'hui, on assiste à un phénomène de déplacement de populations. ? Impossible d'ouvrir tout grand les frontières (pbs culturels et sociaux). Mais il faut tout revoir.
1) Les migration vont continuer : la demande et forte, il faut l'organiser. Il faut de nouvelles forces de travail. Il faut aussi ne pas vider le Tiers Monde de son intelligence, et donc favoriser les migrations temporaires. Ouvrir les frontières, être plus ferme sur les séjour permanents. Exemples historiques. Prévoir le retour, s'organiser avec l'Etat d'origine (où l'immigré pourra investir). D'autres systè-mes doivent être possibles.
2) Il faut une stratégie d'aide au développement, qui permet de stabiliser les populations. La coopération est défaillante actuellement. On doit s'occuper des besoins de base. Si l'Etat ne s'occupe pas de ce problème, il le laisse aux mafias, extrêmement bien structurées. Les candidats à l'immigration sont des victimes malheureuses ; il n'empêche que le départ fait toujours rêver. L'époque actuelle est barbare.

Tableau de confrontation (voir version à télécharger)

Plan possible

A) Pourquoi la clandestinité ?
- du côté des immigrés
- du côté des trafiquants
B) Des solutions inacceptables
- argument de l'effet pervers
- argument de l'humanité
C) Les véritables solutions
(on peut réunir B et C, en faisant deux sous-parties pour B)